L’île de la tentation.

31 octobre

On vient de finir le recensement des couples de l’île et nous en sommes à cent cinquante et une paires, quelques célibataires errants et quatre-vingt cinq nids. Il nous manque un peu plus d’une centaine d’oiseaux que nous n’avons pas trouvé et plusieurs hypothèses s’offrent à nous. Tout d’abord certains ne sont pas du tout entrainés à se ruer vers le premier débile qui tape dans ses mains. Ceux là nous ne les trouverons que par hasard. Puis il y a ceux qui doivent s’être installés au sommet d’une falaise à pic de vingt mètre au dessus de l’eau. Il y a aussi celui qu’on entend brayer sur un îlot à une cinquantaine de mètres de la plage. Il doit probablement y en avoir quelques uns qui sont allés s’installer sur l’île Stewart de leur côté. Et puis il y a ceux qui font dodo depuis très longtemps…

Non! Les miros c'est trop mignon pour mourir!

On considère qu’un miro fait-dodo-depuis-très-longtemps lorsque personne ne la vue depuis trois ans. C’est l’espérance de vie moyenne d’un miro rubisole mais comme je vous l’ai déjà dit les miros fondateurs qui sont arrivés il y a dix ans se reproduisent à nouveau cette année! Comme on ne va pas s’amuser à fouiller toutes les pelotes de réjection de ninoxes à la recherche des bagues des disparus on admet l’hypothèse que leurs réveils sont cassés. Le truc assez ennuyeux c’est que depuis quelques jours Tracey n’arrête pas de nous trouver des miros zombies! Ces individus censés dormir-depuis-très-longtemps sont bien réveillés et en train de nicher!

Le marchand de sable.

Tout ça pour vous dire que tout ne se passe pas aussi facilement que la théorie le laisse penser. Les sentiers sont je vous parlais précédemment par exemple. En réalité ce sont plus des alignements de petits carrés métalliques plantés dans des arbres que de véritables sentiers… La topographie passe de falaises escarpées en profonds ravins à travers des dédales de lianes. Bien que les miros rubisoles soient censés être des oiseaux fidèles au même partenaire pour toute la durée de leur existence c’est un peu les feux de l’amour sur Ulva. Lorsque la compagne d’untel disparaît mystérieusement on retrouve la voisine dans son nid! L’ex compagnon de la dite voisine parcourant désespérément son territoire en braillant le bec plein de vers de farine. Ou lorsqu’un autre disparaît lui aussi dans des circonstances mystérieuses, on retrouve son voisin nourrir sa veuve. Tout ceci dans le dos de sa première compagne bien entendu. Et puis il y a ceux qui refusent de nourrir leurs partenaires même si elles ont pondu, les femelles qui viennent voler les vers dans le bec d’autres mâles ou celles qui refusent de vous montrer bien gentiment où se cachent leurs nids en vous entrainant vers de fausses pistes…

« Le prochain ver qu'il nous lance tu le donnes au voisin et il sera bien feinté! »

Personnellement ce que je trouve le plus difficile c’est la demi heure qu’il nous faut parfois attendre les yeux fixés sur les femelles avant d’être sûr qu’elles ne cachent pas un nid quelque part. On tombe souvent sur des mâles très amoureux qui nourrissent abondamment une femelle bien qu’elle n’ai pas encore pondu. On se retrouve du coup bêtement en train de regarder la femelle prendre des plombes à arranger toutes les plumes de son corps avant d’admettre qu’elle s’est bien foutue de nous… Bien entendu si la petite maline a effectivement un nid caché quelque part elle ne s’y rendra que lorsque votre attention sera détournée par un des nombreux spectacles extraordinaires qu’offre Ulva.

Comme par exemple des nestors superbes qui jouent au même jeu que les lions de mer!

Et comment conserver sa concentration à l’apparition d’un kiwi! Tiens ça me fait penser que je ne vous ai pas parlé des kiwis d’Ulva. L’île compte entre quarante et soixante kiwis austraux. Cette espèce vit également dans le Fiordland, sur l’île Stewart et certainement quelques autres ilots qui me sont inconnus. Il s’agit d’un oiseau massif. Alors que les kiwis d’Owen dépassent difficilement la taille d’une balle de handball les kiwis austraux atteignent facilement celle d’un ballon de foot! Les kiwis austraux ont également l’unique particularité d’être occasionnellement actifs en plein jour. Sur Stewart les kiwis ont par ailleurs l’habitude d’aller se nourrir sur les plages. Ces deux spécificités ont fait de la quête de l’oiseau emblématique l’attraction touristique numéro un de l’île. Avec les locaux on rigole pas mal lorsque les touristes reviennent d’une demi journée sur la plage en s’étonnant de ne pas avoir vu une dizaine de kiwis courir partout… Ce n’est pas parce que Stewart abrite la plus forte densité de kiwi du pays qu’ils s’agglutinent tous aux abords du seul village de l’île… Par ailleurs le kiwi austral a beau s’offrir quelques journées blanches il reste un oiseau essentiellement nocturne. De mon coté je n’en ai pas vu un seul en plein jour alors qu’une petite heure de marche tous les soirs me permet d’observer avec délice mon kiwi quotidien, voir plus. L’île héberge également une forte population de manchots pygmées. La présence de ces deux animaux au même endroit m’a permis d’assister à un spectacle auquel je n’aurais pas même pu rêver. La rencontre de ces deux champions du grotesque ne pouvait que donner lieu à un événement sensationnel. Et ce fût le cas. L’intensité comique de cet instant n’a aucune égale mais ne me permet toujours pas de déterminer lequel de ces animaux ridiculise l’autre par sa maladresse. Voilà pourquoi je m’en remet à votre avis chers lecteurs. Selon vous est il préférable de trébucher sur un manchot ou de se faire marcher dessus par un kiwi?

Entre les deux...

mon coeur balance...

Je me moque des touristes mais il s’avère que je suis moi aussi allé chercher des kiwis sur la plage. De nuit cela dit. Et c’est alors que je me dirigeais négligemment vers quelques rochers que j’ai entendu un grognement menaçant. Un grognement menaçant c’est le son qu’émet quelque chose qui peut potentiellement vous faire super mal mais à un peu la flemme là tout de suite et se contente de vous le faire comprendre vocalement. Précision importante: le grognement du kiwi est tout sauf menaçant. Il me semble également que les cailloux ne grognent pas. Après avoir sursauté j’ai donc reconsidéré le statut « caillou » de l’imposante masse grisâtre qui se tenait devant moi. Corrigez moi si je me trompe mais il me semble que les cailloux n’ont pas de dents non plus? Fort de toutes ces observations j’admis assez rapidement que la masse grisâtre ressemblait finalement plus à un léopard de mer qu’à un caillou.

C'est pour mieux te manger mon enfant.

Je sais ce que vous allez me dire: « Tu nous avais pas dit que c’était super rare en Nouvelle-Zélande un léopard de mer? ». C’est vrai mais qu’est ce que j’y peux moi si celui ci avait décidé de gonfler les statistiques? Bref on s’est retrouvé avec un gros phoque sur la plage. Comme je vous l’ai déjà dit l’état de santé d’un pinnipède n’est pas forcément évident pour l’œil du novice. Cependant notre léopard de mer n’étant pas resté bien longtemps et ayant laissé sur la plage un magnifique étron plein de plumes de manchots on ne s’est pas trop fait de soucis.

Fais comme chez toi...

Mais tout cela nous éloigne du point où je nous avais laissé la dernière fois! Souvenez vous, un miro rubisole au sexe indéterminé venait de s’envoler, ver de farine au bec, en direction de son nid! Il était effectivement temps qu’on ait une idée plus précise des nids que compte l’île car les bébés miros commencent à pousser un peu partout! Notre priorité du moment est donc de repartir de zéro en ce concentrant sur les couples qui n’avaient pas encore niché lors de notre premier passage. On garde un œil sur les nids connus mais ça va plus vite maintenant qu’ils sont indiqués depuis les sentiers. On passera à une toute nouvelle étape lorsque les poussins vont commencer à ressembler plus à un oiseau qu’à un bout de pizza perdu dans la cuisine de Loris…

On s'éloigne pas mal du bébé koala...

5 novembre

Les petits bouts de pizza continuent à moisir tranquillement dans leur nids. Nous en sommes maintenant à plus d’une centaine de nids actifs. Alors que certaines portées ont échouées et que leurs parents sont déjà en train de couver une nouvelle ponte d’autres couples n’ont même pas encore commencé un premier nid.

Prends ton temps surtout...

J’aime beaucoup l’étape « construction du nid » pendant laquelle le mâle, un ver de farine au bec, sautille gentiment derrière la femelle en train de se casser le popotin à ramasser des plumes de kiwis pour construire un nid. Les mâles de miros sont des vrais couillons en règle générale. Il y a celui qui appelle sa femelle avec un ver au bec. Puis mange son ver et fait un bisou. Ce qui laisse souvent la femelle assez perplexe… Celui qui se bat avec sa femelle pour attraper le ver que je leur lance et lui donne tout fièrement après lui avoir planté une griffe dans l’œil. Celui qui appelle la femelle lorsqu’il a un ver et la laisse faire le trajet jusqu’au nid pour nourrir les petits. Et puis ceux, plus tristes, qui parcourent leurs territoires en braillant comme des veaux en espérant que leur compagne qui dort-depuis-très-longtemps finisse par se réveiller…

Les yeux plus gros que le ventre.

Avec Tracey on songe à capturer en douce les femelles errantes dont le partenaire est allé nicher ailleurs et les relâcher dans les territoires des veufs. Mais la grande info du moment c’est cette photo que j’ai prise en rentrant au bercail un soir.

La main noire!

Une fois de plus les rats sont de retour sur Ulva. Depuis leur éradication un ou deux nuisibles atteignent l’île à la nage et les pièges reprennent du service. Tout le monde en parle en ville et pour cause. Les rats sont un problème dans tout le pays, mais sur les deux îles principales l’introduction des mustélidés contient la propagation des rongeurs. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont été introduits mais le mal est parfois bien pire que le bien. C’est l’absence de mustélidés qui a permis à l’île Stewart de conserver des populations viables de kiwis et de strigops kakapos plus longtemps que sur les îles du Sud et du Nord. L’absence de prédateurs a cependant permis aux très nombreux rats de pulluler de manière démesurée. Par conséquent la raréfaction des espèces sur Stewart s’est faite de manière plus détournée. À l’inverse d’un furet, un rat ne pourra jamais venir à bout d’un kiwi ou strigops adulte. Mais les rongeurs ont un goût plus que prononcé pour leur œufs… De plus les rongeurs se régalent d’à peu près toutes les graines de la forêt et la végétation de certains îlots environnants a déjà été totalement dévastée. Une autre absence est remarquable dès les premières nuits passés sur Ulva. Celle des invertébrés et lézards. Dans tout le pays leur diversité est extraordinaire mais ici je m’estime heureux lorsque j’aperçois le moindre petit wéta. Bref l’éradication des rats est la clef de la conservation des espèces uniques d’Ulva et est prise très au sérieux. Mais je ne me fait pas trop de soucis les employés du Department Of Conservation sont des pros dans ce domaine et devrait venir à bout des nouveaux venus assez rapidement. De mon coté je retourne à mon observation des bêtes sauvages en attendant que les poussins soient assez grands pour porter des bagues…

Des heures de traques et d'affuts en perspective...

9 novembre

Les parents ont beau y mettre toute leur motivation, les petits prennent leur temps pour pousser.

Une cuillère pour papa...

Du coup on profite des grandes marées pour accéder à des territoires habituellement innaccessibles.

Jusqu'au-boutistes!

Ce qui nous permettra de trouver un mâle qui refuse obstinément de donner son ver à la seule femelle de l’îlot et continuera désespérément à en appeler une autre jusqu’à ce que nous nous en allions à marée montante… En dehors des miros tout le petit monde d’Ulva joue au même jeu rigolo, j’ai aperçu mon premier kiwi diurne et une lionne de mer s’est installée au beau milieu du territoire de RY/PuM et PuPu/PuM.

Je repasserais surveiller leur territoire plus tard...

Publicités

4 Réponses so far »

  1. 1

    Gagarin said,

    Le manchot en étant déjà pourvu, la palme ira au kiwi.

  2. 3

    Maman said,

    Ca leur fait de jolis petits noms en anglais (rypum et pupupum). En français ce serait plus compliqué (rjvim ?).


Comment RSS · TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :