Archive for juillet, 2011

Rock’n’roll in Karakol.

31 juillet

Après mon petit aperçu de ce à quoi doit ressembler l’Ouzbékistan je me suis dirigé vers le site touristique le moins visité du pays. Alors ce n’est pas Vulcania non plus. Si les touristes n’y vont pas ce n’est pas parce que c’est tout pourri. Non c’est surtout que ce site n’est accessible que trois mois dans l’année. Après une longue, difficile, exténuante et magnifique randonnée au cours de laquelle on traverse des rivières et un glacier on arrive à proximité d’un col à plus de trois mille mètres d’altitude.

Ça se mérite...

Partant des crêtes couvertes de névés, des coulées de pierres rejoignent le fond de la vallée. Un nombre invraisemblable de ces pierres est recouvert de pétroglyphes parfois vieux de quatre mille ans. Le site s’appelle Sailmaluu Tash. Pour des raisons inconnues des générations et des générations d’artistes sont venus graver des gribouillis sur les cailloux de cette prairie.

On dirait les tables des salles de physique au lycée.

Outre la quantité, ce qui est vraiment intéressant à cet endroit, c’est la diversité des dessins. Depuis l’âge du bronze, aryens (rien à voir avec les nazis), scythes (rien à voir avec Star Wars) ou encore turcs ont exprimé leurs styles sur ces rochers. On trouve également tout type de thèmes et de sujets. Le bouquetin remporte aisément la palme de la représentation la plus courante. Mais on observe également cerfs, loups, léopards des neiges, scènes de chasse, de combats, de rites chamaniques et bien entendu de cul.

Le Kâmasûtra kirghize.

Contrairement aux pétroglyphes de Cholpon -Ata, ceux de Sailmaluu Tash n’ont pas été recouvert d’une substance destructrice par de zélés protecteurs. Malheureusement une autre menace pèse sur eux et une quantité effarantes de graffitis débiles rappelle que des idiots tels « УЛАН » ou « АЛМАЗ » ont trouvé intéressant de signaler à tout le monde qu’ils sont venus détériorer ce site en « 94 » ou « 2003 »…
Au lendemain de cette visite j’ai vécu la pire journée de mon voyage. Au réveil ma logeuse, une peau de vache semblant se nourrir de pognon pur, tente de m’extorquer le maximum de sous, allant jusqu’à essayer de me faire payer mes douches. Douches consistant en un saut d’eau sur la tête… Après ça je m’engueule pendant une bonne demi-heure avec un chauffeur de taxi qui veut me faire payer le double du prix que paye les passagers kirghizes. Un prix déjà exorbitant. La superbe route ponctuée de percnoptères m’offrira un court répit. À une petite demi-heure de notre destination un chauffard percute violemment l’arrière de mon véhicule.

Plus de peur que de mal.

Alors que les deux conducteurs ne sont pas loin d’en venir aux mains, un automobiliste propose d’emmener les autres passagers et moi même jusqu’au terme de notre voyage. À l’arrivée il trouve amusant de nous demander un pour boire d’une valeur égale au trajet que nous avions fait en taxi. Vu la réaction de mes comparses, ce farceur doit encore être surpris d’être toujours en vie… J’étais donc arrivé à Naryn (Нарын). Une ville qui ferait passer Orléans pour une cité de rêve. Les chauffeurs de taxi agressifs vous harcèlent tels des taons torturent un cheval. Des types vous suivent sans un bruit dans la rue en s’imaginant qu’à tout moment vous pourriez vous mettre à péter des dollars. Après avoir payé une chambre miteuse sans douche au prix d’un lit douillet chez des ouzbeks sympa à Arslanbob j’ai pris une décision évidente: j’allais me réfugier à Karakol.
Décision d’autant plus logique que s’y tenait aujourd’hui le festival national de jeux équestres.

Wouhou des chevaux!

Toutefois ce qui n’était pas précisé dans l’annonce, c’est que seuls les touristes y étaient conviés…
Avant d’aller plus loin j’ai un petit message à faire passer. Enfants et âmes sensibles fermez les yeux.
Étant donné le nombre effrayant de pucelles hystériques qui tapent « J’adore les chevals c’est génial!!! LOL » sur Google il y en a forcément qui vont atterrir sur ce blog. Le fait est qu’une multitude de ces têtes pleines d’eau (de кымыз?) sont persuadées que les peuples nomades sont particulièrement en avance sur les occidentaux car ils ont donné au cheval une place centrale dans leur culture. Si vous allez faire un tour sur http://www.jaimeleschevals.skyblog.con ça ne m’étonnerais absolument pas que vous trouviez la photo d’un kirghize sur son canasson. Enfin si vos yeux ne s’abiment pas trop à la vue des « Jaim tro lé chevals! Moa je voudré ke tou les hommes 2 la taire se soa des chevals!!! MDR!!! » en lettres roses sur fond vert pomme… Je me sens obligé de passer par ces précisions car je suis personnellement déjà tombé sur quelques uns de ces êtres au cerveau aussi vide que l’œil d’un équidé, venus assister à un festival équestre en espérant voir des gens tout nus chevaucher des poneys sauvages faisant caca des arc-en-ciels sur la steppe… Et la pitié m’incite à mettre en garde ceux (celles) qui auraient les mêmes ambitions.

Les jeux équestres kirghizes sont nettement plus violents que le horse ball...

Oui! Je suis d’accord sur un point! Les peuples d’Asie centrale ont une avance par rapport aux occidentaux concernant le rapport au cheval. Ils ont su lui donner les trois places qui lui reviennent de droit sans aucune hésitations: devant leurs charrettes, sous leurs popotins et bien entendu dans leurs assiettes. Et oui! Comme je l’ai si bien entendu de la bouche même d’un kirghize: « Un cheval c’est juste une vache sur laquelle on peut monter. ». Et ça se voit de manière assez évidente dans tout le pays. Les chevaux sont clairement traités de la même manière que le reste du bétail. Ceux trop casse pieds ont les pattes avant menottés pour restreindre leurs mouvements. Les poulains sont attachés en ligne ou parqués dans des cages pour éviter que les juments ne s’éloignent. Et les cavaliers kirghizes sont très loin de murmurer à l’oreille de leurs montures…

Maréchal ferrant à l'ancienne.

N’allez pas non plus vous imaginer que, parcequ’ils en mangent au petit déjeuner, les kirghizes ne respectent pas leurs chevaux. Allez coller une beigne au bœuf d’un rancher texan et vous allez voir si il ne les aime pas ses bovins. Mais voilà je tenais à vous prévenir qu’un kirghize ne respectera jamais plus son cheval qu’en en reprenant une tranche et se sépare rarement de sa cravache.
Revenons en au festival. Venant s’ajouter à la déception de la plupart des invités en réalisant que ce festival n’était pas du tout authentique, nous avons du subir un spectacle musicale traditionnel ridicule ainsi que la démonstration d’un fauconnier local qui lâcha son aigle sur un lièvre drogué… Les choses ont tout de même finies par s’arranger. Lorsque les cavaliers kirghizes sont arrivés les démonstrations de jeux équestres ont pu commencer avec une partie de Ulak-Tartysh. Pour jouer à ce jeu il vous faut deux équipes de cavaliers et

une balle...

Venant des descendants de Genghis Khan, vous ne vous attendiez pas à une partie de polo si? Les règles de ce jeu sont assez simple. Imaginez vous une partie de rugby à cheval avec une chèvre décapitée comme ballon et vous ne serez vraiment pas loin du résultat. Chaque équipe doit tenter de déposer la carcasse sur une cible pour marquer un point. Résultat ça se rentre joyeusement dans le lard pour se saisir du bout de bidoche. Traditionnellement l’équipe gagnante offre la carcasse à une famille de son choix. Mais dans le cas d’une démonstration spéciale touristes le ballon a été laissé au gamins qui ont joués avec tout l’après-midi. À la fin de la journée rien ne rappelait qu’il fut à un moment une biquette…

C'est beau de jouer comme ça avec la nourriture.

Nous avons également eu droit à une démonstration de Tyiyn Enmei où de jeunes cavaliers tente d’attraper une pièce de monnaie posée au sol alors qu’ils sont lancés au galop, ainsi que des confrontations de Oodarysh,

.

de la lutte à cheval.

Le jeu du Kyz-Kuumai est traditionnellement pratiqué lors des mariages. Le prétendant tente de rattraper sa promise pour lui soutirer un baiser. Pour le coup ça pourrait être un jeu mignon si le but du jeu pour la demoiselle n’était pas de se débarrasser de son poursuivant par tous les moyens possibles, y comprit la cravache.

Mais de l'avis de tous notre participante était une fille facile.

Bref malgré l’aspect piège à touriste ce fut un agréable moment. Et pour finir l’article sur une note plus légère, je dédicace la bestiole de la fin à Florinne qui doit être en train de pleurer la mise à mort brutale d’une biquette.

Des bébés mésanges à nuque rousse!


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De l’autre côté du miroir.

25 juillet

 

Pessimiste sur mes possibilités de volontariat, j’ai décidé de reprendre une activité bien plus fructueuse, la vadrouille. J’ai donc entrepris de franchir le massif Alatau kirghize et de découvrir la partie Sud du pays, la vallée de Fergana.

Avant d’aller plus loin, j’aimerais vous apporter quelques précisions concernant le Kirghizstan. Vous savez tous que je considère que notre planète a autant besoin de frontières qu’un militaire a besoin de neurones. Et bien les frontières des ex-pays d’Union Soviétique d’Asie centrale sont parmi les pires qu’un cerveau militaire ait réussi à pondre. Joseph Staline et ses potes ont très bien appliqué le célèbre adage qui dit « diviser pour mieux régner ». Si on regarde la carte actuelle du Kirghizstan on remarque que le pays est divisé en deux parties, au Sud et au Nord de la chaîne de l’Alatau. Les cols les plus bas permettant de franchir ce massif se situant à trois mille mètres d’altitude. En gros ça veut dire qu’entre octobre et mai il est quasi impossible de passer du Nord au Sud  du pays par la route pour cause de neige… Oh bien sûr on pourrait contourner le massif par l’Ouest mais ça oblige à passer par l’Ouzbékistan, avec qui les relations sont plutôt tendues. Et pour cause! En juin dernier des masses de kirghizes sont descendues dans les rues de Osh (Ош), la plus grande ville du Sud du pays, pour casser de l’ouzbek. Environ deux cents personnes, majoritairement des femmes, des enfants et des vieillards, ont été sauvagement mis à mort. Deux cent mille ont dû fuir les terres où ils avaient grandi.

Une catastrophe (et malheureusement pas la première) essentiellement causée par la décision arbitraire et injustifiable de déclarer les terres de cette partie de notre planète comme appartenant aux kirghizes. D’autant plus injustifiable qu’une grande proportion des habitants de cette région sont d’origine ouzbek… Mais les frontières les plus abberantes sont certainement les trois enclaves que l’on trouve au milieu de la vallée de Fergana kirghize. L’une appartenant au Tadjikistan et les deux autres à l’Ouzbékistan. D’ailleurs l’une des deux enclaves ouzbeks n’est peuplée que de tadjiks…

Voilà donc pour le rapide tableau de ce qui m’attend de l’autre côté de l’Alatau. Mais tout n’est pas noir non plus.

Loin de là.

Passés les verts cols et jailoos d’altitude voilà que se dévoile devant nos yeux un paysage beaucoup plus proche de l’idée que l’on se fait habituellement de l’Asie centrale. Rien ne trouble les mélanges de rouges et de jaunes si ce n’est le turquoise des lacs qui comblent les canyons. Le terrain a un aspect terrible, désolé, la chaleur est écrasante. Quelques arbres morts arborent des loriots tels des fruits bien mûrs. Les lignes électriques sont pointillées de rolliers, guêpiers, crécerelles et gobemouches. Les marshrutkas négocient des virages serrés au milieu des falaises en zigzaguant entre les gros camions Камаз qui se trainent.

Le salaire de la peur.

D’ailleurs puisqu’on en parle je commence à être assez fier de moi concernant les transports. J’arrive à batailler sévèrement pour obtenir une ristourne de quatre cent som sur mon taxi! Bon je me fais toujours enfler de deux cent som par rapport aux passagers kirghizes mais c’est déjà ça de gagné. Là où ça se complique c’est pour la communication. Non seulement dans cette région il n’y a toujours pas d’anglophones mais le russe n’y est pas non plus fréquent. Et avec une bonne population d’ouzbeks même le kirghize n’est pas sur toutes les langues. Toutefois je commence à être un peu plus loquace durant les longues heures de trajet et j’arrive à placer des répliques telles que:

– « Non je ne suis pas marié mais ça n’a rien à voir! Bien sûr qu’elle est jolie ta fille mais je ne l’épouserais pas! Non pas même pour vingt mille som… Quoi un mouton?  »

– « Ah ah ah! T’as raison quels cons ces ouzbeks! Ah bon? Remarquez, votre père, on dit pas. Il y en a des instruits. »

–  » Non c’est pas ça! J’adorerais vraiment rester prendre le thé avec toi mais en France on le prend plus vers dix heure du soir, pas dix heure du matin…  »

Bref on délire bien.

Mon chemin m’a d’abord amené au village d’Arkit (Аркыт). Une bourgade de hippies où tout le monde à le sourire, les mômes jouent dans la rue et les habitants se baignent à poil dans la rivière.

Pas que les habitants d'ailleurs.

Arkit est un village particulier car il se situe dans la réserve de Sary-Chelek (Сары-Челек), réserve de la biosphère, Unesco’s Western Tian Shan Biodiversity project et tout le tintouin. Et encore une fois personne n’a l’air d’en avoir quoi que ce soit à secouer. Quoique ça leur donne une raison pour faire payer l’accès aux touristes… Bien qu’Arkit soit déjà une destination justifiable en soi, je suis surtout venu pour le lac au cœur du parc. Tout le monde me l’avait décrit comme un joyau du Kirghizstan. Cependant il n’est pas très visité car pénible d’accès. Mais une fois la quête achevée je n’ai vraiment pas été déçu.

Comment appelle-t-on le bout du bout du monde?

Enfin bout du monde il faut le dire vite. Les kirghizes n’ont pas l’air d’avoir autant de difficultés que les étrangers pour s’y rendre. Des dizaines de kirghizes y étaient rassemblés en famille ou entre amis  avec des victuailles en conséquence. Après m’avoir jeté à l’eau ils se sont littéralement chamaillés pour le privilège de m’inviter à prendre le thé. Comme après la plupart de mes balades dans ce pays je suis rentré rond comme une queue de pelle…

Merci les gars.

Après avoir décuvé dans la rivière j’ai repris ma route en direction du village d’Arslanbob (Арсланбоб). Certainement le village le plus charmant depuis mon départ. À flanc de montagne, ses ruelles tortueuses et ombragées, ses maisons et murets imbriqués pêle-mêle, additionnés à la chaleur et au chant des cigales, lui confère un aspect méditerranéen. Il faudrait toutefois remplacer la vodka par du pastis et faire taire les muezzins. La curiosité du village c’est l’énorme forêt de noyers qui l’entoure. La plus grande de la planète, s’étalant sur soixante mille hectares.

La mer de noyers. (Qui est ce que j'entends soupirer?)

Les noyers sont originaires d’Asie centrale. Cependant certaines personnes discutent l’origine de ceux qui poussent à Arslanbob. À priori il paraît peu probable que les noyers aient colonisé la vallée sans l’aide de l’Homme. J’ai même entendu dire que les noix plantées à l’origine proviendrait de Malaisie… Plus intéressant encore! Les noyers d’Europe seraient tous originaires de noix ramenées d’Arslanbob par les grecs, peut-être par Alexandre le Grand lui même!

Mais c’est en allant se perdre toute la journée dans cette magnifique forêt qu’on se rend compte que tout cela n’a de toutes manières aucune importance…

Je ne me suis pas laissé beaucoup de choix pour la bestiole de l’article. Si je ne précise pas de quelle espèce de gobemouche je parlais plus haut, Cécile va m’en vouloir.

Déçue?

Le seul gobemouche présent dans le pays est le gobemouche gris. Par contre il y en a des wagons comme dirait Simon!

 

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Le poinçonneur d’épicéas.

18 juillet

Que vous dire de l’anniversaire de Raphaëlle et Zula? Encore une soirée formidable en compagnie de ces gens fantastiques que j’ai eu la chance de rencontrer ici. Tout les ingrédients d’une soirée mémorable étaient réunis:

Le feu sur la plage.


Le joueur de komuz.


Et l'indispensable pastèque...


Après ça je me suis préparé à ma première mission scientifique kirghize. Je vous préviens tout de suite, malgré tous mes efforts je ne poserai pas de colliers émetteurs sur des loups ni même de bagues sur le moindre moineau… Almaz est un chercheur de l’université agronome de Bichkek. Il est l’un des rares scientifiques kirghize que je connaisse à parler un anglais parfait. Il fut par conséquent un de mes premiers contact crédible mais ayant un emploi du temps extraordinairement chargé il aura fallu un mois pour qu’il me présente à Michal. Michal est un étudiant polonais en dendrochronologie et la première (seule?) personne que j’aiderai dans ses recherche au Kirghizstan.

Ça sent le sapin...

Juste pour le cas où je n’aurai pas déjà perdu tous mes lecteurs je vais vous expliquer en quoi consiste la dendrochronologie. Michall cherche à reconstituer le climat kirghize de ces deux cents dernières années. Pour ce faire le meilleur moyen est de demander à ceux qui ont deux cents ans. Le problème c’est qu’ils ne courent pas les rues. Par contre certains stationnent en forêt depuis leur naissance. Je veux bien sûr parler de Picea schrenkiana, l’épicéa de Schrenk, originaire du Tian Shan. Il y a encore quelqu’un qui lit où je peux m’arrêter tout de suite?

Dans le doute je continue… Michal parcourt donc les forêts du pays pour interviewer leurs plus anciens habitants. Le problème c’est qu’ils ne sont pas super bavard. Il a donc fallu trouver un moyen de leur tirer les vers du nez. Ou plutôt les carottes du tronc. Je m’explique. Tout le monde sait que lorsqu’on coupe le tronc d’un arbre on peut observer tout une série de cercles allant du centre de l’arbre vers l’écorce. Chaque cercle correspondant à une année dans la vie de l’arbre. Or l’écartement entre ces cercles permet de déterminer si le climat d’une année a été profitable à l’arbre ou non. Forcément on ne va pas s’amuser à abattre tout les sapins bicentenaires du pays au nom de la dendrochronologie. Il nous fallait une autre solution. Solution emprunté à d’autres scientifiques passionnés par le passé de notre planète. L’histoire de la Terre à tendance à s’empiler en couches que l’on peut lire assez facilement à condition de pouvoir se procurer un échantillon assez clair de cet empilement. Cet échantillon est appelé une carotte. Les plus connues sont les carottes de sol ou de glace. Une grande foreuse vous prélève un échantillon de votre terrain sur lequel l’empilement des substrats se lit aussi aisément que sur une frise. Une énorme foreuse nous serait aussi utile qu’une tronçonneuse dans le cas qui nous intéresse alors nous nous servons d’un outil plus petit.

Pour le mode d'emploi référez vous à votre tire-bouchon.

Le meilleur moyen de vous expliquer la procédure à suivre et de vous narrer le déroulement de ma semaine. Nous sommes donc partis avec Michal et son collègue Kanat, étudiant kirghize en dendrochronologie, en direction de la ville de Naryn (Нарын) perchée à deux mille mètres d’altitude. « Perchée » n’est peut-être pas le terme adéquat car à deux mille mètres au cœur du Kirghizstan, on reste à l’ombre des sommets qui atteignent souvent au moins trois mille mètres. Une fois sur place je découvre qu’une grande partie du travail de terrain se passe dans des bureaux. Il nous faudra une demi journée pour trouver la personne qui nous indiquera les arbres que nous sommes autorisés à perforer. Si nous demandons l’autorisation c’est parce que nos victimes se trouvent dans une réserve naturelle. L’intérêt des arbres c’est que l’on a pas besoin de se lever aux aurores pour les trouver, ils ne bougeront pas. Le problème c’est que si l’on reste assis sur une chaise toute la journée ils ne tomberont pas dans nos filets. Il faut aller les chercher. Nous avions besoins d’une quarantaine d’échantillons à deux mille trois cents mètres d’altitude et quatre-vingt à trois mille mètres…

J'aurais pu m'initier à la dendrochronologie sur des palmiers...

Une fois qu’on trouve notre arbre on se met au travail qui devient vite (comme le démaillage) une petite routine. On plante notre tire-carotte dans un bon gros arbre. Une fois bien enfoncé on glisse l’extracteur dans la mèche. Puis après deux trois petits tours de manivelle on retire de l’arbre une belle carotte.

Pas sûr qu'elle rende bien aimable...

Parfois le cœur de l’arbre est pourri et la carotte illisible. Dans ces moments là nous sommes autorisés à lâcher un bon « Kurwa! ». Mais si tout se passe bien on tapote l’arbre gentiment, on place notre échantillon dans une boite de prélèvements et on passe au suivant. Michal me fait bien marrer, il parle à ses arbres comme Ciloo à ses oiseaux. Il grimace au moindre grincement du sapin et lui adresse quelques mots gentils en polonais avant de le quitter. Il prélève également des échantillons de sève pour en extraire l’ADN.

Tout de suite un peu plus bourrin qu'avec des miros...

Après avoir troué plus d’une centaine d’arbres nous nous sommes dirigés vers Karakol. Le paysage sur cette route que je commençais à bien connaître avait brusquement changé. Le semi-désert dont la couleur habituelle variait du jaune-ocre à l’ocre-jaune est désormais parsemé des taches lilas que lui apporte la floraison d’une espèce de lavande. Une bonne odeur de toilette propre embaumait la voiture.

Arrivés à Karakol les évènements allaient prendre une tournure tout-à-fait imprévisible. Puisque personne ne veut me laisser aider à la conservation des espèces kirghizes j’allais passer de l’autre bord. Hébergés par de vagues parents de Kanat voilà qu’à vingt-deux heures l’un d’entre eux nous propose de l’accompagner pour une session de pêche au lac Issyk-Kul. Je me dois de vous rappeler que le lac est une réserve de la biosphère et qu’il est interdit d’y pêcher. Un peu perplexe quand au sens exact de cette proposition, nous acceptons.

La seule lumière qui nous entoure est la clarté blafarde de la pleine lune. La menace que représentent d’hypothétiques gardiens de la réserve interdit l’utilisation de lampes. Dans un silence religieux une embarcation directement sortie du livre Copains des bois, tout en chambres à air et planches de bois, se glisse sans un bruit sur la surface brillante du lac. Elle traine dans son sillage un long filet de pêche. Décrivant un arc de cercle depuis la plage, le frêle esquif dépose son extrémité du piège à quelque mètre de son point de départ. Une fois l’équipage sur la terre ferme, l’excitation prend largement le pas sur la précaution. Une dizaine d’hommes de chaque côté du filet crient, rigolent et tirent de toutes leurs forces les cordes qui arriment le piège. Mes flashs les font bien marrer. « Reportaj! Reportaj! ». L’intégralité du filet rejoint rapidement la berge. Se débattant sur le sable, une vingtaine de petits sandres sont rapidement jetés dans un sac en jute. La plupart n’excède pas les dix centimètres. Aucun ne sera rejeté à l’eau.

Rien à envier aux moines de Lachaussée.

Après ça tout le monde sort les bouteilles de vodka et se rassemble autour de l’autoradio d’une voiture. Le filet est laissé négligemment au bord du lac. Plus personne n’a vraiment l’air de se soucier d’une quelconque sanction…

Le lendemain nous nous remettons à faire des petits trous dans les arbres du Parc National de la vallée de Karakol. D’ailleurs j’ai failli oublier de vous mettre la bestiole de la fin!


Fuyez! Pauvres folles!

Les marmottes du Kirghizstan crient plus fort que dix sousliks qu’on aurait attaché par la queue (ne me demandez pas comment je sais ça) et abondent aux lisières des forêts d’altitude.

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Issyk Cool.

5 juillet

La météo assez incertaine ne me motive pas vraiment à m’offrir des randonnées de plusieurs jours. Les tempêtes de neige par trois mille mètres d’altitude ne font pas partie de mes priorités. Par conséquent pour ma petite semaine de libre je me suis concentré sur le lac Issyk-Kul et son micro-climat ensoleillé.

Pourquoi se priver?

Pour vous raconter mon périple je me dois de faire une parenthèse concernant les moyens de transport kirghizes. Personnellement j’en identifie trois principaux: les taxis, les marshrutkas et bien entendu le stop. Commençons par les taxis. Globalement les kirghizes que j’ai rencontré jusqu’ici sont plutôt honnêtes. A l’exception quasi systématique des taxis. Une arnaque qui a le dont de m’énerver est le fait qu’il presque est impossible de se renseigner sur un trajet sans que l’on vous dirige vers un taxi. « Ah non! Ça c’est un bled paumé! Il n’y a que les taxis qui y vont! » Et quand on arrive il y a bien deux trois marshrutkas sur le parking… Et puis il y a le prix. Un aller en taxi me coute trois cent som alors que le retour en marshrutkas m’en coûte quarante… Alors bien sûr on parle de passer de cinq euros à cinquante centimes. Pour cent bornes ça reste pas grand chose. Mais dans un pays ou le litre cinq de наше пиво s’achète à moins d’un euro ça compte! Reste un système intelligent qu’ont mis en place les taxis kirghizes. Pour réduire les frais on peut décider de partager la voiture. Concrètement ça veut dire qu’on attend que trois autres personnes veuillent se rendre au même endroit et on se cotise. Ça se rempli et roule plus vite qu’une marshrutka. Mais qu’est ce donc qu’une marshrutka?

Des hippies?

Les marshrutkas sont des mini bus qui parcourent des trajets prédéfinis à travers le pays. C’est beaucoup moins classe qu’un jeepney philippin mais l’ambiance y est sympa. On rigole, on s’engueule, on prend le thé… Et puis bien sûr comme je suis souvent le seul étranger tout le monde me pose plein de questions en kirghize. Les marshrutkas sont honteusement peu chères mais malheureusement on n’en trouve pas partout.

Pour les endroits perdus il reste le stop. Le stop marche plutôt bien mais on distingue deux cas de figures. Le type fauché ne parlant que kirghize dans une lada défoncée qui va vous demander un quart d’euro pour ses frais et  vous déposer dans un endroit inconnu et très éloigné de votre premier objectif. Ou bien le russe plus aisé en mercedes qui sera tellement content de pouvoir lâcher les trois mots qu’il connait en anglais qu’il fera même un détour pour vous emmener à votre destination. Résultat je bouleverse mes habitudes et tend la main aux voitures neuves plutôt qu’aux charrettes. Ces deux cas de figures ont toutefois une chose en commun, évitez de descendre au même endroit que votre chauffeur où vous êtes bon pour prendre le thé…

Piégé!

Venons en à mon tour du lac. Ma première escale a été le village de Cholpon-Ata (Чолпон Ата), La station balnéaire kirghize. Mais je n’étais pas venu pour mon teint. Le village se trouve à proximité d’un champ de pétroglyphes dont certains dateraient de mille cinq cent ans avant Jean-Christophe. Malheureusement le produit qui a été déposé dessus pour les protéger se révèle leur être néfaste et il n’y a déjà plus grand chose à voir.

Ironique non?

Ayant déjà usé mes souliers à Chong Ak-Suu et la météo ne permettant pas de profiter des trecks partant de Karakol je suis allé planté ma tente à l’entrée du canyon Jeti-Öghüz. Les buses féroces traquaient les perdrix choukar qui couraient entre les orchidées au pied d’impressionnantes falaises ocre rouge. Les orages à répétition m’empêchaient toute randonnée mais ce que j’avais devant ma porte suffisait à me bruler les yeux…

Paravent kirghize.

Je me suis ensuite attaqué à la rive Sud du lac. Une région bien plus sauvage que la rive Nord et constellée de petits villages dans lesquels même le russe n’est pas une langue bien maitrisée. Forcément je n’ai pas arrêté de m’y perdre. Lorsqu’on s’éloigne des eaux turquoises translucides d’Issyk-Kul vers le Sud on traverse tout d’abord une espèce de désert vallonné sillonné par des petites rivières venant des montagnes. Le vert éclatant qui les borde sur quelques dizaines de mètres contraste fortement avec l’immensité jaunâtre de la garrigue. En direction des montagnes l’herbe commence  à se faire plus présente au fur et à mesure que la terre rougit et rapidement les prairies nous dirigent vers les forêts de conifères. Ces forêts sont écrasées par l’imposante mer de sommets enneigés qui les dominent et se perd vers l’horizon. Au milieu de tout ça se trouve la magnifique vallée de Juuku…

Je ne sais absolument pas ce que je foutais là...

Puis j’ai atterri au village de Barskoön (Барскоон) où je me suis réfugié dans une yourte à l’arrière d’une auberge. Cet arrêt complètement aléatoire a été le plus intense. Un couple de suisse m’y ont offert de les accompagner dans leur promenade de vingt cinq jours dans les vallées des Monts célestes du Tian Shan (Тянь Шань). Il m’a été très dur de refuser d’autant plus que leur trajet incluait la réserve très protégée de Sarychat où je rêve de me rendre. D’ailleurs dans le sillage de leurs préparatifs mes suisses m’ont entrainé avec eux dans les bureaux du personnel de la réserve. Bien entendu vous vous doutez bien que mon curriculum vitae était déjà présent en deux exemplaires dans ces bureaux et que l’un des ranger avait mon numéro de téléphone. Mais un troisième exemplaire de mon CV et mon numéro dans le portable du directeur ne peuvent pas faire de mal. Cependant je ne me fais pas trop d’illusions et le contact le plus proche que je puisse espérer avoir avec un léopard des neiges risque bien d’avoir été capable de serrer des pognes qui leurs ont posé des colliers émetteurs. Continuant nonchalamment ma route je suis allé vérifié la réputation d’une superbe cascade plus haut dans la vallée. Or au pied de cette chute d’eau se trouvait un monument en l’honneur de

Ю́рий Гагарин!

Alors que je m’apprêtais à boucler mon tour du lac je réalisais que je n’avais toujours pas plongé ne serait ce qu’un orteil dans ses eaux. Je me suis donc installé dans le village de Bokonbaevo (Боконбаево) pour remédier à cet oubli. Bataillant avec les marshrutkas, traversant un semi-désert, j’arrivais tout d’abord sur les berges du lac Kara-Köl. Un lac souvent comparé à la mer morte à cause de son très fort taux de salinité. Les enfants qui avaient la mauvaise idée de plonger leur tête sous l’eau hurlait à plein poumon les complaintes de leurs yeux brulés tandis que des plagistes tentaient de bronzer sous la croute de sel qui se formait sur leur peau. Je ne me suis pas baigné. J’ai gardé mon maillot de bain sec jusqu’aux abord du majestueux Issik-Kul. Majestueux et froid…

La bestiole de la fin spécialement dédicacée à Nahé!


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