Archive for août, 2011

À pied par la Chine.

28 août

Wouhou! Je suis enfin en Chine! Cinq ans après une tentative annulée dans de tristes circonstances. Mais le temps n’est pas aux réjouissances et une bonne partie du chemin reste à faire. Et ça risque de ne pas être du gâteau dans ce pays. La Chine n’est pas vraiment a destination de mes rêves et si ce n’était pas pour un copain je ne serais certainement jamais venu ici.
Je ne peux pas accéder à la partie administrateur de mon blog mais la consultation des articles n’est pas bloquée. Et ça c’est un peu la hchouma… Alors comme j’ai failli vomir en payant mon visa à un gouvernement qui assassine librement peut-être jusqu’à dix mille personnes par an (vingt-sept par jour), je ne vais pas me priver pour exprimer mes pensées…
J’entame ma traversée de ce pays par la région « autonome » du Xinjiang. Un statut que la région partage notamment avec le Tibet et que je mets entre parenthèse car il signifie justement que le gouvernement chinois s’applique à tout sauf à leur céder une quelconque indépendance. Bien entendu le titre n’est pas la seule chose que le Xinjiang partage avec le Tibet, et le ressentiment des minorités locales envers les hans (l’ethnie majoritaire au pouvoir) ainsi que la répression inversement proportionnelle sont équivalents. Mais alors pourquoi ne trouve-t-on pas de tee shirt « Free Xinjiang »? Tout simplement parce que, alors que les tibétains passent pour des hippies qui adorent un gros monsieur tout nu, les ouïgours passent pour des terroristes islamistes assoiffés de sang. Bien entendu aucun de ces préjugés n’est vrai mais si il y a bien une chose que j’ai appris depuis le début de mon voyage, c’est que si vous voulez génocider tranquille, vous n’avez qu’à prétendre que vos victimes cherchent à envoyer des avions s’écraser aux États-Unis et personne ne vous embêtera… Bon et puis il faut avouer que les ouïgours préfèrent faire sauter des hans plutôt que de se cramer eux-mêmes. Forcément ça ne rend pas super sur une jaquette de CD…

Mais au fait c'est qui les ouïgours?

La « minorité » ouïgour représentait jusqu’au début des années cinquante environ quatre-vingt dix pour cent de la population du Xinjiang. Depuis le gouvernement a incité l’immigration d’un grand nombre de hans pour rappeler à tout le monde qu’on est bien en Chine et les ouïgours ne constituent plus que cinquante pour cent des habitants de la région. Remarquez les chinois (lorsque j’emploie ce terme je veux parler des hans) avaient bien raison de vouloir siniser la région car en traversant la frontière depuis le Kirghizstan on n’a pas vraiment l’impression d’entrer en Chine. Il fait super chaud, le paysage est désertique et il y a encore plus de chameaux qu’au Kirghizstan. Le seul signe de changement et l’omniprésence des deux et trois roues. Des véhicules que je n’avais vu en Kirghizie que sous le popotin de deux trois touristes. Et puis il y a les ouïgours. Musulmans, écrivant avec un alphabet arabe, parlant une langue turque et tous en plein ramadan, ils feraient presque passer la burqa afghane pour un bikini. La seule raison qu’il me reste de croire qu’il existe des femmes ouïgours est ma conviction qu’un amas de tissu ne peut pas se déplacer tout seul. Mais je peux me tromper…
Les premiers indices nous rappelant qu’on est en Chine se trouvent surtout dans la ville de Kashgar (قەشقر ).

Je suis tellement content d'être débarrassé de l'alphabet cyrillique...

Parmi la longue liste de particularités surprenantes propres à la Chine il en est une qui me perturbe plus que les autres. Kashgar a longtemps été une ville de grande importance sur la Route de la Soie. Située entre le désert du Taklamakan et l’imposant massif du Tian Shan, elle a quasiment toujours été un passage obligé pour toutes les caravanes. Or dans un sens cette route a fait parvenir en Europe la soie, le papier, la poudre… Mais dans l’autre sens?

Pas même une fourchette?

L’intérêt principal de Kashgar n’a pas changé depuis près de deux mille ans. Ce qui attirait les marchands d’Europe à l’époque attire maintenant les touristes. Les marchés. Pour ma part je me suis concentré sur le marché aux animaux.

Wouhou! Ils vendent des ballons!

Bien moins impressionnant que celui de Karakol, on y trouve presque plus de touristes que de bestiaux… Le seul petit plus ça a été de trouver des yacks.

Meuh...

 

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Mou du genou.

23 août

Le deuxième site le plus visité du pays avec Song-Köl c’est l’enchevêtrement de vallées au Sud de Karakol, qui offre apparemment un large choix de randonnées intéressantes. Je m’étais rendu plusieurs fois à Karakol dans l’espoir de m’offrir une de ces promenades mais la météo avait toujours été mauvaise et on m’avait conseillé d’attendre la mi-août. Ce que je fis. Le problème c’est qu’en rentrant de ma dernière excursion mou genou c’est mis à me faire un mal de chien…
À part marcher, il n’y a quasiment rien à faire au Kirghizstan. Par conséquent je n’avais pas beaucoup de choix, je devais m’offrir une convalescence forcée à Bichkek. Je ne vais pas non plus me plaindre, ça m’a donné une bonne excuse pour passer du temps avec les copains. Je ne sais toujours pas exactement ce qui a été à l’origine de cette douleur mais un toubib a évoqué la possibilité d’une trop fréquente variation chaud/froid.

Comme la baignade à 3 000 mètres après six heures de rando...

La douleur s’est estompée assez rapidement mais il est clair que je ne peux toujours pas repartir en randonnée. Je me suis alors rendu au festival « Ынтымак » (de l’amitié) dans le village de Kenesh (Кеңеш).

Quel pays de hippies...

Et pour le coup ce festival était vraiment génial. Les affiches en kirghize m’avaient aidé à flairer le bon filon. Le festival était organisé par le directeur de l’école du village et parrainé par la Japan International Cooperation Agency (JICA). Résultat une bonne centaine de kirghizes, une dizaine de volontaires japonais et autant de touristes égarés. Que du bonheur. La matinée a vu défiler les gamins de l’école et leurs parents venus interpréter chants et danses traditionnelles. Certains grands tubes étaient repris en chœur par la foule en délire. Je me suis toutefois retenu. Pendant que je me goinfrais dans une yourte en papotant avec des étudiantes kirghizes venues visiter leurs familles, les hommes avaient trouvé une balle d’Ulak-Tartysh.

Et une biquette de moins.

Je n’ai pas assisté à la mise à mort mais j’ai eu droit à plus d’explications grâce à mes étudiantes, ravies de pouvoir pratiquer leur anglais. Sachez déjà que le ballon à un nom: Ulagy. Certains prétendent même que dans un lointain passé il n’était pas une chèvre… Le but du jeu et donc de déposer Ulagy, qui pèse dans les vingt-cinq kilos, dans le Tai Kazan, le but, de son équipe. Généralement un cercle tracé dans la terre. À chaque fois que Ulagy atterrit dans un Tai Kazan, l’équipe concernée marque un point. Lorsqu’Ulagy quitte le terrain, il est remis en jeu et chaque équipe choisit un joueur. Ces deux joueurs doivent s’emparer de la barbaque au corps à corps et celui qui prend le dessus donne l’avantage à son équipe.

Des heures de fun.

Puis trois garçons et trois filles se sont lancés dans des parties de Kyz-Kuumai. Là encore j’ai pu avoir des précisions. Avant de commencer à jouer, la demoiselle se voit offrir le cheval le plus rapide et démarre quelques mètres devant son poursuivant. Celui ci doit ensuite tenter de la rattraper et de lui déposer un baiser sur la joue avant qu’elle n’atteigne la ligne d’arrivée. Si aucun baiser n’a atteint ça cible lorsque la cavalière atteint son objectif, les choses se corsent pour le bonhomme… Les deux joueurs repartent dans l’autre sens. Ils gardent les mêmes chevaux mais démarrent au même endroit. La demoiselle a jusqu’à la ligne d’arrivée pour maltraiter sa victime.

Ah tu voulais des bisous?

Un seul des joueurs a réussi son bisou mais ça ne l’a pas empêché de se faire cravacher…
Après cela nous avons assisté à un spectacle étonnant et à priori rarissime. La plupart des locaux n’avaient eux mêmes jamais assisté à ce jeu: le Каш Кулак (Cache koulak?). Il semblerait que ça veuille dire en kirghize quelque chose comme: « Défonce le loup »… Le nuisible se faisant un peu rare les joueurs ont dû se contenter de blaireaux.

Badger badger badger badger badger...

Pour jouer à ce jeu on peut de passer du loup mais on ne peut pas se passer du тайган (Taïganne?), un chien endémique au Kirghizstan. Les informations concernant cette race sont assez floues. Il ressemble à un lévrier afghan en moins moche et sert de chien de chasse. Apparemment il se raréfie mais les critères permettant de le déterminer exactement comme une race à part ne semble pas assez convainquant pour les programmes de protection. Quoiqu’il en soit, les propriétaires de la région nous présentèrent fièrement leurs toutous avant de commencer à jouer. Ça sentait l’amateurisme à plein nez. Le fait de n’avoir que deux blaireaux pour une quinzaine de clébards était déjà problématique. Au départ les organisateurs ont tenté des combats à un contre un, mais certains chiens peu doués n’ont pas su empêcher les blaireaux de se réfugier dans la foule. Je ne vous raconte pas la panique… Les règles ont donc du s’adapter et à trois reprises les organisateurs ont tout simplement lâché la meute sur les pauvres mustélidés.

Ouais! Plein de nouveaux copains!

Les tessons se sont bien battus et aussi incroyables que cela paraisse, ils étaient toujours vivant lorsque leurs propriétaires les ont remis en cage. Une fois la boucherie terminée les chorales se sont à nouveaux enchainées jusqu’à la fin de la journée.
Et puis il a fallu que je me mette en route. Je suis repassé par Bichkek pour dire au revoir aux copains une dernière fois. Quitter cette ville fut plus dur que je ne l’aurais imaginé il y a trois mois… Je suis actuellement à Osh, sur la route menant au col d’Irkeshtam. Un col qui servit de passage pendant des siècles aux caravanes voulant relier l’Asie centrale et la Chine. La ville de Osh ne présente aucun intérêt et bien qu’elle soit la deuxième plus grande ville du pays, elle est surtout célèbre pour avoir été le théâtre d’un terrible génocide ciblant la population ouzbek l’année dernière.
La dernière bestiole kirghize que je vous présenterais appartient à une famille que j’avais négligé:

Les reptiles.

 

Cette article est le dernier concernant le Kirghizstan. Étant donné les conditions d’utilisation d’internet en Chine, il se peut que je ne puisse pas vous donner de nouvelles avant mon arrivée en Corée du Sud, dans un mois.

 

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J’étais sur la route.

14 août

À ce stade du récit vous devez vous dire que si je ne vous ai toujours pas parlé de l’histoire du Kirghizstan c’est ou bien que je n’en ai rien à carrer, ou bien qu’il n’y en a pas. Ni l’un ni l’autre. Le passé de l’Asie centrale est passionnant, le truc c’est que quand on s’est pris les Huns, Gengis, Timur et Joseph sur la figure, on peut s’estimer heureux d’avoir encore des montagnes. Il ne reste quasiment plus aucun témoignage des gloires passées de la région. Bon et puis il est vrai que la géographie du Kirghizstan a mis du temps à inciter les gens à se sédentariser. Or un nomade, par définition, ça n’a pas trop d’intérêt à construire des cathédrales…
Il y a cependant un bâtiment caché au cœur du massif du Tian Shan que les différents grands démolisseurs du coin on laissé tranquille depuis le quinzième siècle, peut-être même le dixième…

Le caravansérail de Tash Rabat.


Un caravansérail est un bâtiment qui avait pour vocation d’abriter les nombreux voyageurs qui empruntaient l’une des routes les plus fascinantes de l’Histoire: La Route de la Soie. Il est vrai qu’en soit celui de Tash Rabat n’est pas très impressionnant, si ce n’est par son emplacement. Mais comme je n’ai pas prévu de visiter le reste de l’Asie centrale tout de suite je n’en verrai pas d’autre avant longtemps. Et puis il va me donner une raison de vous casser les pieds avec l’histoire d’un passé qui continu à faire rêver de nombreux voyageurs…

Les couloirs du temps.


Selon mes sources les plus crédibles le terme « Route de la Soie » a été inventé par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen en 1877 pour désigner l’ensemble des différentes routes qui ont connecté l’Europe et la Chine pendant des siècles. Une appellation qui n’a donc jamais été utilisé par ceux qui utilisait cette « route » et qui ne serait pas forcément un choix très correct…
La fabrique de la soie se fait par un procédé découvert par les chinois et gardé secret pendant des siècles. En même temps coudre un tissu de luxe à partir d’une matière extraite de l’arrière train d’une chenille il fallait y penser. Un trésor aussi précieux était nécessaire aux chinois comme monnaie d’échange pour pouvoir se procurer les légendaires étalons d’Asie centrale. Des animaux dont ils avaient grandement besoin pour défendre le Nord du royaume contre les attaques répétées des cavaliers nomades.

Et voilà il n'y en a encore que pour eux...


C’est ce besoin qui incita les ambassadeurs chinois et parthes à signer un accord de commerce bilatéral entre leurs deux royaumes en 105 avant Jean-Claude. Cet accord est considéré comme l’acte fondateur de la « Route ». Au fil des siècles le singulier de cette appellation a cependant pu être remis en question. En effet en fonction des variations climatiques ou politiques les trajets empruntés par les caravanes ont souvent changé. De plus la soie était loin d’être la seule monnaie d’échange utilisée. Le procédé de fabrication du papier était peut-être un secret encore plus convoité par les occidentaux que celui de la soie et des tonnes de feuilles transitaient par l’Asie centrale. À la décharge de Ferdinand je dois admettre que « les routes des canassons » ou « de la paperasse » ça fait moins rêver…

Citernes à кымыз.


Bref ça troquait tranquilou entre l’Europe et la Chine. Mais les marchandises n’étaient pas les seules à voyager, les idées aussi. L’une d’entre elles allait d’ailleurs faire beaucoup d’histoires…
Peu après la mort du prophète Mahomet, vers la fin du septième siècle, et venant d’Arabie, l’islam envahit l’Asie centrale sous la forme d’une énorme armée musulmane. Les différents chefs turcs, qui se foutaient déjà joyeusement sur la tronche depuis plusieurs siècles à cet endroit, résistèrent un petit peu, mais les arabes arrivèrent jusqu’à Samarcande en 712.
Pendant que les arabes venaient mettre leur grain de sel dans les querelles turcs, les chinois, sous la dynastie Tang, vinrent eux aussi se mêler des affaires de la région. En quête de territoires occidentaux ils assassinèrent le khan des turcs de Tachkent (actuelle capitale de l’Ouzbékistan). Aux portes du Kirghizstan actuel. Or c’est dans la vallée de Talas, entre Tachkent et Bichkek, que beaucoup de choses allaient se jouer. L’agression chinoise mit tout le monde d’accord. Même les rebelles tibétains vinrent en aide aux turcs et aux arabes pour coller une sévère défaite aux chinois dans la vallée de Talas. Une défaite qui fut bien plus que militaire. Dans sa retraite, l’armée chinoise laissait derrière elle des prisonniers. Parmi ceux là, ils s’en trouvaient qui connaissaient justement les procédés de fabrication de la soie et du papier… Un savoir qui arriva sans mal jusqu’à Bagdad, Istanbul et l’Europe. La Route de la Soie venait de prendre sa première grosse claque.

Était ce la fin des chameaux pour autant?


Après la rigolade tout le monde rentra chez soi. Un mélange de turcs, perses et arabes, appelés les samanides, mit peu à peu en place un formidable empire dans l’espace laissé vacant (je veux parler de l’Asie centrale). Mais les musulmans n’étaient pas venu pour rien, ils avaient laissé derrière eux les dogmes de ce qui allait devenir l’une des plus grandes religion de la planète. Sous l’empire samanide, Boukhara (actuellement en Ouzbékistan), rivalisa bien vite avec Bagdad, le Caire ou Cordoue pour le titre de « Pilier de l’Islam ». Cet empire vit la naissance de scientifiques de renom tel Al-Biruni, qui affirma, cinq cents ans avant Copernic, que la Terre tourne autour du Soleil et estima la distance entre la Terre et la Lune à vingt kilomètres près! Plus connus encore sont les noms du médecin Abu Ali ibn-Sina (en latin Avicenna) ou bien du mathématicien Al-Korezmi (en latin Algorismi) et de son célébrissime ouvrage « Al-Jebr ».
Ainsi, même si la soie et le papier n’avaient plus vraiment de valeur marchande, la matière grise donnait de nouvelles raisons de parcourir la Route. Mais bien entendu ça ne pouvait pas durer et les querelles de successions mirent fin à l’empire pour faire réapparaitre un amas de clans belliqueux. Les bandits redevinrent monnaie courante et la Route n’était plus sûre.

Cowboys kirghizes.


Il fallut une tempête pour que le calme revienne, et quelle tempête…
Le jour où, en 1218, le shah Mohammad, gouverneur d’Otrar (actuellement nul part), décida d’assassiner la délégation de quatre cent vingt cinq marchands envoyée par Gengis Khan, il aurait mieux fait de rester couché. Bien entendu, dire que si ce n’était pas arrivé Gengis se serait contenté de jouer à la marchande plutôt que de massacrer une bonne partie de l’humanité serait un peu hypocrite, mais quand même. On pourrait presque dire que Momo l’avait cherché… Si la réaction n’avait pas été si disproportionnée… Après avoir littéralement rayée Otrar de la carte et fait couler de l’argent fondu dans les yeux de son gouverneur, Gengis détruisit l’Asie centrale. Tout simplement. Une fois calmé (façon de parler hein) le Khan établit un empire. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il valait mieux y marcher droit.

J'en vois qui s'endorment au fond alors je vous mets une photo de pika!


La Route redevint sûre et lorsqu’une malencontreuse chute à cheval vint mettre fin aux jours du Khan, il faisait presque bon s’y promener. Seize millions d’hommes en Asie centrale porte encore le même chromosome Y que Gengis. Alors ne comptez pas sur moi pour détailler sa généalogie. Pour faire simple, sachez que son empire fut divisé entre ses cinq descendants les plus légitimes. Le fils de l’un d’entre eux, Kūbilaï Khan, se liera d’amitié avec l’un des voyageurs les plus célèbres de l’Histoire, une figure mythique de la Route de la Soie: Marco Polo.
Je vous l’a fait courte mais une anecdote me fascine. Elle concerne d’ailleurs plus son père et son oncle.
Les frères Nicolo et Mafeo Polo, donc, furent les premiers européens à arriver à la cour de Kūbilaï Khan, à Karakoram (actuellement en Mongolie). Fasciné par leurs récits, le khan leur demanda que le pape lui envoi une centaine de ses clercs les plus érudits. Si ces prêtres arrivaient à convaincre Kūbilaï, il convertirait son peuple à la foi chrétienne. Lorsque les Polo revinrent en Italie personne ne les cru. Ils repartirent alors le long de la Route en emportant avec eux le jeune Marco et deux moines qui les abandonnèrent en Arménie. Ils finirent par retrouver Kūbilaï à Khanbaligh (actuellement Pékin) et restèrent environ seize ans en Chine. Quand ils furent enfin autorisés à rentrer chez eux personne ne les cru. Marco Polo avait été l’un des hommes les plus proches du khan et aujourd’hui encore certain remettent en doute la véracité de ses voyages. Mais essayez seulement d’imaginer ce que serait le monde si une centaine de curetons avaient convertit la Chine au christianisme au treizième siècle…
Allez hop! Une autre anecdote car je sens que je vous ai un peu captivé avec la dernière! En plus celle là commence en 1338, dans la communauté chrétienne nestorienne d’Issyk-Köl, actuellement au Kirghizstan. Cela dit des Issyk-Köl il y en a bien une quinzaine dans ce pays… Quoiqu’il en soit ces moines furent les premières victimes d’une terriblement contagieuse et mortelle maladie. Or les puces, vecteurs de cette maladie, parcoururent la Route de la Soie en parasitant les rats qui y abondait. La maladie finit par arriver dans la capitale mongole de Sarai (actuellement en Russie). En 1343, Jani Beg, le khan de la région, catapulta les corps de ses soldats infectés par dessus les murs de la cité de Kaffa, qu’il était en train d’assiéger, dans la Péninsule de Crimée. Forcément quand on commence à se prendre des macchabées contagieux sur le coin de la figure, on ne fait pas les malins. Une partie des habitants prit donc la fuite en bateaux vers les côtes du Nord de la Méditerranée. Emmenant avec eux la maladie. Ce fléau fut appelé la Peste Noire et décima entre trente et soixante pour cent de la population européenne, environ cent millions de personnes…
Alors je veux bien qu’on fasse tout un foin lorsqu’un barbu démolit des tours à coups d’avions mais je trouve que les monstres de la région ont quand même perdu la main.
Des histoires il y en a un paquet le long de cette route mais il y a aussi une fin. Chagatai, le descendant de Gengis en charge de l’Asie centrale, ne réussit pas plus que quiconque par le passé à faire régner l’ordre dans la région pendant bien longtemps. Venant des environs de Samarcande, un terrible tyran du nom de Timur, établit un nouvel empire au milieu de la Route. Empire qui périclita bien entendu après sa mort. Bref c’était de nouveau le Bronx et les marchands rechignaient de plus en plus à traverser la région. Et petit à petit les caravelles remplacèrent les caravanes et les épices firent plus rêver que la soie. À la fin du quatorzième siècle la Route de la Soie n’était guère plus qu’un souvenir…

L'endroit rêvé pour franchir les quatre vingt huit miles à l'heure.


Mais tout n’est peut être pas fini et la Route recommence à faire rêver. Ressuscitée par le tourisme (et notamment le cyclotourisme), elle est également rappelée à l’ordre du jour par la géopolitique actuelle. Encerclée par l’Union Européenne, la Russie, la Chine et l’Inde, l’Asie Centrale compte bien faire revivre sa gloire d’antan à grand coups de « Route du Pétrole » ou « Route du Gaz »…
Bon ben voilà j’espère que ça vous a autant passionné que moi. En tout cas je ne m’en lasse pas mais après tant d’émotions il me fallait renouer un peu avec le calme des grands espaces kirghizes.
Je me suis donc dirigé vers le site le plus touristique du pays: le lac d’altitude de Song-Köl (Сон-Кол). À tout ceux qui projettent de séjourner au Kirghizstan, les différentes offices de tourisme recommandent de s’offrir une randonnée à cheval jusqu’au lac pour dormir dans une yourte en compagnie de quelques authentiques nomades. À force d’entendre ça j’ai flairé le piège et je me suis dit que de toutes manières j’avais bien eu mon content d’intégration. J’ai donc cherché à atteindre le lac par mes propres moyens et d’y camper. Bien entendu ce n’était pas prévu dans les brochures et j’ai dû me débrouiller tout seul. Je me suis donc rendu dans le bled de Kyzart, le plus proche du lac accessible en marshrutka. Une fois là bas tout le monde tentait de me convaincre que j’allais me perdre sans les services indispensables et onéreux d’un guide. Sachant que je n’avais qu’une chaine de montagnes à franchir je me fis mon plan d’attaque tout seul.

Sur le papier ça avait l'air bien...


Et ce fut parfait. Pas un chat si ce n’est un kirghize bourré qui rentrait de la pêche. Il me força à boire du кымыз et pour la première fois j’ai trouvé ça buvable. Je ne sais pas si c’est le sien qui n’était pas vomitif ou si c’est moi qui commence à m’y faire. Arrivé au col la vue était sublime et je décidais sur le champ de m’arrêter là pour camper.

Pourquoi se priver?


À trois mille quatre cent mètres d’altitude j’ai pu découvrir que ma tente n’est pas imperméable à la neige. Arrivé sur les berges je dus admettre que le paysage était à couper le souffle. Mais les réactions des locaux laissaient bien voir que le tourisme de masse avait commencé à faire des dégâts. Les authentiques nomades hésitaient entre la traditionnelle hospitalité kirghize et la rentable débauche de services payants. « Lunch? Dinner? Tea? Кымыз? Yurtstay? ». Je suis donc resté tout seul dans mon coin comme un autiste à courir après les oiseaux.

Une jeune bergeronnette citrine (désolé Aurélie les parents sont impossibles à approcher...).


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Jeanneton.

8 août

Ce qui ne devait être qu’un volontariat de la dernière chance sans grandes prétentions fut au final l’une des expériences les plus passionantes de ma courte existence. Ulan est un biologiste kirghize qui travaille dans la réserve de Naryn. J’avais fini par le rencontrer après maints périples et déboires et il m’a offert de l’aider lors de sa prochaine mission sur le terrain. Bien que celle-ci ne présentait rien de palpitant je me suis dit que je ne devais pas rater une occasion de travailler avec des kirghizes. Je l’ai donc rejoins dans son bureau de Naryn et, accompagnés par son jeune collègue Erlan ainsi que son patron Tourssoun (Турсун), nous nous sommes dirigés vers Irii-Suu, perdu à l’une des entrées de la réserve.

Le cadre promettait déjà beaucoup.

Irii-Suu consiste en trois yourtes et trois cabanons qui servent de gîtes au personnel de la réserve. Pour ma part je campais à côté de la rivière. Bien entendu pas de réseau, pas d’eau courante, un générateur qui avait du mal à faire tourner les trois ampoules du campement en même temps et pas de Playstation… Nous venions prêter main forte à une équipe de six rangers. La mission paraissait, au premier abord, assez simple:

Faucher.

Le campement se trouvait au milieu d’une grande jachère que l’équipe de la réserve voulait transformer en bottes de foin. Tondre la pelouse ça n’a pas l’air bien compliqué dit comme ça. Mais quand on a uniquement à sa disposition des faux et des fourches c’est tout de suite beaucoup plus complexe… Enfin, complexe pour moi. Alors que mon sillage ressemblait à celui qu’aurait laissé derrière elle une balle d’Ulak-Tartysh, mes collègues kirghizes laissaient après leur passage un gazon à vous rendre jaloux un troupeau de chèvres. Manier la faux c’est très technique et très fatiguant. Deux jours après avoir été fauché, le foin est assez sec pour qu’on commence à le rassembler en bottes. À grands coups de fourches c’est fatiguant mais pas très compliqué. Et puis il y a des distractions. Lorsqu’on soulève le foin on surprend souvent des mulots qui partent dans tous les sens. Erlan s’amusait à tenter de les transpercer à coups de fourche et ceux qui lui échappaient se faisaient dévorer par les milans qui nous survolaient tout l’après-midi.

Pique-assiette.

Le travail ne composait toutefois qu’une infime portion de la journée et d’autres activités faisaient partie intégrante de notre quotidien. J’ai notamment pu découvrir les pauses cafés kirghizes. En un sens semblables aux pauses des vendangeurs chez les Péchards leurs fréquences et leur durée sont cependant beaucoup plus importantes.

La recette est également sensiblement différente...

Ça picole sec dans les champs et en tant qu’invité d’honneur je bois pour douze… Les seuls à baragouiner un peu d’anglais étaient Ulan et Erlan. Quoique leur maitrise de la langue de Shakespeare laissait fortement à désirer… Et puis après à peine une journée comme traducteur, Ulan en a eu marre et a décidé de se mettre à me parler en kirghize… Le russe n’étant pas non plus vraiment pratiqué, il a donc fallu que j’apprenne quelque rudiment de la langue nationale. Globalement j’ai retenu le nécessaire pour picoler, insulter les copains et draguer les filles.

Ma méthode de révision les faisait bien marrer.

Un matin nous avons été exemptés de fauche. Une tâche plus importante nous attendait. Une yourte toute neuve devait être montée pour loger d’éventuels invités de marque. Une yourte ce n’est pas vraiment la tente 2 » de Decathlon… Il faudra plus d’une heure et plus d’une dizaine de kirghizes pour en venir à bout. Ce qui est vraiment impressionnant c’est la coordination dont ils font preuve.

Surtout sans notice Ikea.

Pendant qu’on montait la yourte le frère d’un ranger célébrait son mariage en se promenant un peu partout avec sa femme à son bras. Je ne sais plus dans quel ordre on a bu les vodkas célébrant le mariage, la yourte, ma présence, celle de Betken, ou de Ruslan, l’anniversaire du gamin du frère de la femme d’Almaz… En tout cas cette journée devait être vraiment spéciale car un type avait ramené une de ses jeunes vaches pour l’occasion.

C'est lorsqu'ils m'ont demandé de poser avec que j'ai commencé à me douter de quelque chose...

Je vous épargne les photos d’une nouvelle mise à mort sanglante. Je pense que c’était la première fois que je mangeais de la viande qui avait été vivante si peu de temps avant. Et puis bien sûr la mort d’une vache ça s’arrose… Quand on a enfin commencé à faucher vers dix huit heure, je n’étais vraiment pas efficace…
Le lendemain on me réveille en hâte pour m’annoncer que les patrons veulent nous parler de toute urgence. Dans une des yourtes de base les visages sont graves et la discussion à l’air sérieuse. Je comprend juste que nous n’allons pas faucher tout de suite… Sans me donner d’explications on m’indique que je dois aider à démonter la yourte installée la veille. Une fois désossée, un ranger réoriente le tunduk, la pièce de bois centrale, au sommet de l’habitation. Tournée vers la direction désirée on peut alors se mettre à remonter la yourte…

On ne plaisante pas avec le symbole du Kirghizstan.

Forcément nous devions trinquer après ça. Et c’est pendant la pause que le propriétaire d’une des autres yourtes s’est dit que puisqu’on y était… Après avoir démonté et remonté sa yourte à dix centimètres de son emplacement d’origine, je me suis demandé si il n’avait pas prétexté tout ça pour offrir une raison à une nouvelle célébration alcoolisée… Le pire était que la vodka représentait la seule alternative possible au кымыз et à l’eau de la rivière. Dans laquelle nous nous baignions, lavions la vaisselle, le linge et les tripes de vache, et où les chevaux urinaient et déféquaient…
Voilà pour le quotidien mais vous devez vous demander en quoi faucher des jachères au Kirghizstan peut m’aider dans ma mission qui, je vous le rappelle, consiste à sauver le monde?

Mais oui au fait?

Le Kirghizstan n’abrite presque plus aucun cerf. Selon Ulan cela est dû à la chasse excessive à laquelle s’adonnaient les soviétiques. Je pense que la déforestation y est aussi fortement pour quelque chose. Les derniers cerfs du Kirghizstan, au nombre approximatif de quatre cent, vivent soit disant tous dans la réserve de Naryn. Pour booster cette population sauvage, le gouvernement a créé une nurserie pour cerfs à Irii-Suu. Chaque année, les rangers prélèvent des faons dans la réserve et les élèvent à l’abri des prédateurs. La nurserie abrite actuellement une vingtaine d’animaux et les kirghizes espèrent qu’ils donneront naissance à une population qui pourra être relâchée dans les autres parcs nationaux et réserves du pays. L’absence de cerfs pose un problème écologique majeur au Kirghizstan. Privés d’une proie conséquente, les loups sont accusés de s’être rabattus voracement sur le bétail. Selon Ulan, le nombre de loups dans le pays continu d’augmenter et chaque année une centaine de moutons, vaches, chèvres et chevaux sont tués par ces prédateurs dans la seule région de Naryn. Le salaire moyen d’un kirghize atteint difficilement soixante dollars par mois et est essentiellement issu de l’élevage. Le loup est par conséquent considéré comme un nuisible. Mes collègues touchaient une prime de l’état pouvant atteindre trois mille som (cinquante euros) par loup abattu. Ajouté au prix de vente d’une peau ça représente un revenu très intéressant dans ce pays. Avant de porter un jugement j’aurais aimé pouvoir vous décrire la tête de mes collègues quand je leur ai annoncé qu’il ne restait qu’une vingtaine d’ours dans TOUTE la France.
Le foin que nous récoltons servira à nourrir les cerfs cet hiver. Cerfs qui, si ils redeviennent communs un jour, seront à nouveau les proies privilégiées des loups. Ce qui devrait avoir pour effet de réduire le nombre d’attaques sur des troupeaux. D’une certaine manière on peut penser que chaque coup de faux rapproche un peu plus les loups kirghizes de la sécurité.

On se rassure comme on peut.

Trêve de conneries. Ce n’est pas l’éventuel contribution au salut de notre planète qui m’aura apporté le plus d’émotions. Vivre au milieu des kirghizes fut une expérience extraordinaire. Le bonheur, très communicatif, dégoulinait du feutre qui couvrait les yourtes. À ce bonheur s’ajoutait malheureusement la frustration d’être en permanence et à jamais l’étranger dans cette communauté. Être l’hôte des kirghizes est agréable par bien des aspects mais peut devenir rapidement désespérant. Malgré l’insistance de tous je me devais de partir avant que les fossés culturels, parfois dérangeants, n’obscurcissent l’éclatant sentiment de bien être que j’ai associé à ce séjour. J’ai découvert un endroit où le bonheur peut presque se toucher (et certainement se boire) mais il n’était pas complètement pour moi. Le mien je continue à le trouver dans la vadrouille. Lorsque j’ai quitté ce havre perdu mon sac m’a étrangement paru beaucoup plus lourd. Arrivé à Naryn, la première porte me donnant accès aux informations venant du reste du monde, c’est mon cœur qui s’est subitement alourdit.
Contre cela il n’existe qu’une seule solution et je me suis rué à Bichkek pour passer voir les copains. Je me suis ensuite offert un week-end dans le magnifique parc national Ala-Archa.

Tadaaaaam!

La randonnée dans laquelle je me suis engagé montait brusquement jusqu’à environ trois mille mètres. Cette altitude marque la limite au delà de laquelle aucun arbre ni arbuste ne pousse plus. Je longeais ensuite cette lisière jusqu’à une magnifique cascade. Les derniers arbres de la montée. Après ça, une ascension fatigante dans la caillasse m’amena au pied du majestueux glacier Ak-Say, à trois mille trois cent soixante dix mètres d’altitude. C’est ici, en compagnie d’un bon nombre d’alpinistes russes, que je décidais de camper. Le manque d’oxygène à cet altitude peut rendre le sommeil difficile, mais ce n’était pas ce qui m’inquiétait le plus. Non, ce qui m’effrayait terriblement c’était de dormir à proximité d’une colonie d’animaux terrifiants. Une multitude de petites créatures aux regards vicieux qui passaient leurs journées à ramener des grosses bouchées d’herbes vers leurs terriers. Dans le but, j’en suis certain, de pouvoir mieux assaisonner leurs victimes. Ces ignobles êtres semblant issus tout droit de nos pires cauchemars ont un nom:

Les pikas!

Après une nuit à trembler, plus de peur que de froid, je fus surpris d’être encore là pour voir le soleil se lever. Je me remis en route prestement et me dirigea vers de plus hautes altitudes. Le spectacle qui m’attendait est au dessus de toute description possible. Pour une raison inconnue, ce jour là, personnes à part moi n’entrepris de se promener dans la vallée glaciaire que je choisis. À part quelques mousses et des lichens rien ne poussait. Seul le faible cri de quelques accenteurs signalait une vie animale. Le calme n’était rompu que par le bruit de l’écoulement de l’eau sous les gravats, les bourrasques de vents ou le bruit d’un éboulement lorsque le dégel décrochait un gros rocher des glaciers environnants. Je décida d’accéder au sommet de l’un des pics avoisinants. Malheureusement le chemin s’arrêtait à quelques dizaines de mètres du col le plus bas, couvert d’un glacier d’où des cailloux, beaucoup trop gros à mon goût, se délivraient, beaucoup trop souvent à mon goût. Je sais juste qu’aucun col dans cette vallée ne se situe à moins de quatre mille mètres d’altitude.

Et ce n'est déjà pas si mal!

 

 

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