Jeanneton.

8 août

Ce qui ne devait être qu’un volontariat de la dernière chance sans grandes prétentions fut au final l’une des expériences les plus passionantes de ma courte existence. Ulan est un biologiste kirghize qui travaille dans la réserve de Naryn. J’avais fini par le rencontrer après maints périples et déboires et il m’a offert de l’aider lors de sa prochaine mission sur le terrain. Bien que celle-ci ne présentait rien de palpitant je me suis dit que je ne devais pas rater une occasion de travailler avec des kirghizes. Je l’ai donc rejoins dans son bureau de Naryn et, accompagnés par son jeune collègue Erlan ainsi que son patron Tourssoun (Турсун), nous nous sommes dirigés vers Irii-Suu, perdu à l’une des entrées de la réserve.

Le cadre promettait déjà beaucoup.

Irii-Suu consiste en trois yourtes et trois cabanons qui servent de gîtes au personnel de la réserve. Pour ma part je campais à côté de la rivière. Bien entendu pas de réseau, pas d’eau courante, un générateur qui avait du mal à faire tourner les trois ampoules du campement en même temps et pas de Playstation… Nous venions prêter main forte à une équipe de six rangers. La mission paraissait, au premier abord, assez simple:

Faucher.

Le campement se trouvait au milieu d’une grande jachère que l’équipe de la réserve voulait transformer en bottes de foin. Tondre la pelouse ça n’a pas l’air bien compliqué dit comme ça. Mais quand on a uniquement à sa disposition des faux et des fourches c’est tout de suite beaucoup plus complexe… Enfin, complexe pour moi. Alors que mon sillage ressemblait à celui qu’aurait laissé derrière elle une balle d’Ulak-Tartysh, mes collègues kirghizes laissaient après leur passage un gazon à vous rendre jaloux un troupeau de chèvres. Manier la faux c’est très technique et très fatiguant. Deux jours après avoir été fauché, le foin est assez sec pour qu’on commence à le rassembler en bottes. À grands coups de fourches c’est fatiguant mais pas très compliqué. Et puis il y a des distractions. Lorsqu’on soulève le foin on surprend souvent des mulots qui partent dans tous les sens. Erlan s’amusait à tenter de les transpercer à coups de fourche et ceux qui lui échappaient se faisaient dévorer par les milans qui nous survolaient tout l’après-midi.

Pique-assiette.

Le travail ne composait toutefois qu’une infime portion de la journée et d’autres activités faisaient partie intégrante de notre quotidien. J’ai notamment pu découvrir les pauses cafés kirghizes. En un sens semblables aux pauses des vendangeurs chez les Péchards leurs fréquences et leur durée sont cependant beaucoup plus importantes.

La recette est également sensiblement différente...

Ça picole sec dans les champs et en tant qu’invité d’honneur je bois pour douze… Les seuls à baragouiner un peu d’anglais étaient Ulan et Erlan. Quoique leur maitrise de la langue de Shakespeare laissait fortement à désirer… Et puis après à peine une journée comme traducteur, Ulan en a eu marre et a décidé de se mettre à me parler en kirghize… Le russe n’étant pas non plus vraiment pratiqué, il a donc fallu que j’apprenne quelque rudiment de la langue nationale. Globalement j’ai retenu le nécessaire pour picoler, insulter les copains et draguer les filles.

Ma méthode de révision les faisait bien marrer.

Un matin nous avons été exemptés de fauche. Une tâche plus importante nous attendait. Une yourte toute neuve devait être montée pour loger d’éventuels invités de marque. Une yourte ce n’est pas vraiment la tente 2 » de Decathlon… Il faudra plus d’une heure et plus d’une dizaine de kirghizes pour en venir à bout. Ce qui est vraiment impressionnant c’est la coordination dont ils font preuve.

Surtout sans notice Ikea.

Pendant qu’on montait la yourte le frère d’un ranger célébrait son mariage en se promenant un peu partout avec sa femme à son bras. Je ne sais plus dans quel ordre on a bu les vodkas célébrant le mariage, la yourte, ma présence, celle de Betken, ou de Ruslan, l’anniversaire du gamin du frère de la femme d’Almaz… En tout cas cette journée devait être vraiment spéciale car un type avait ramené une de ses jeunes vaches pour l’occasion.

C'est lorsqu'ils m'ont demandé de poser avec que j'ai commencé à me douter de quelque chose...

Je vous épargne les photos d’une nouvelle mise à mort sanglante. Je pense que c’était la première fois que je mangeais de la viande qui avait été vivante si peu de temps avant. Et puis bien sûr la mort d’une vache ça s’arrose… Quand on a enfin commencé à faucher vers dix huit heure, je n’étais vraiment pas efficace…
Le lendemain on me réveille en hâte pour m’annoncer que les patrons veulent nous parler de toute urgence. Dans une des yourtes de base les visages sont graves et la discussion à l’air sérieuse. Je comprend juste que nous n’allons pas faucher tout de suite… Sans me donner d’explications on m’indique que je dois aider à démonter la yourte installée la veille. Une fois désossée, un ranger réoriente le tunduk, la pièce de bois centrale, au sommet de l’habitation. Tournée vers la direction désirée on peut alors se mettre à remonter la yourte…

On ne plaisante pas avec le symbole du Kirghizstan.

Forcément nous devions trinquer après ça. Et c’est pendant la pause que le propriétaire d’une des autres yourtes s’est dit que puisqu’on y était… Après avoir démonté et remonté sa yourte à dix centimètres de son emplacement d’origine, je me suis demandé si il n’avait pas prétexté tout ça pour offrir une raison à une nouvelle célébration alcoolisée… Le pire était que la vodka représentait la seule alternative possible au кымыз et à l’eau de la rivière. Dans laquelle nous nous baignions, lavions la vaisselle, le linge et les tripes de vache, et où les chevaux urinaient et déféquaient…
Voilà pour le quotidien mais vous devez vous demander en quoi faucher des jachères au Kirghizstan peut m’aider dans ma mission qui, je vous le rappelle, consiste à sauver le monde?

Mais oui au fait?

Le Kirghizstan n’abrite presque plus aucun cerf. Selon Ulan cela est dû à la chasse excessive à laquelle s’adonnaient les soviétiques. Je pense que la déforestation y est aussi fortement pour quelque chose. Les derniers cerfs du Kirghizstan, au nombre approximatif de quatre cent, vivent soit disant tous dans la réserve de Naryn. Pour booster cette population sauvage, le gouvernement a créé une nurserie pour cerfs à Irii-Suu. Chaque année, les rangers prélèvent des faons dans la réserve et les élèvent à l’abri des prédateurs. La nurserie abrite actuellement une vingtaine d’animaux et les kirghizes espèrent qu’ils donneront naissance à une population qui pourra être relâchée dans les autres parcs nationaux et réserves du pays. L’absence de cerfs pose un problème écologique majeur au Kirghizstan. Privés d’une proie conséquente, les loups sont accusés de s’être rabattus voracement sur le bétail. Selon Ulan, le nombre de loups dans le pays continu d’augmenter et chaque année une centaine de moutons, vaches, chèvres et chevaux sont tués par ces prédateurs dans la seule région de Naryn. Le salaire moyen d’un kirghize atteint difficilement soixante dollars par mois et est essentiellement issu de l’élevage. Le loup est par conséquent considéré comme un nuisible. Mes collègues touchaient une prime de l’état pouvant atteindre trois mille som (cinquante euros) par loup abattu. Ajouté au prix de vente d’une peau ça représente un revenu très intéressant dans ce pays. Avant de porter un jugement j’aurais aimé pouvoir vous décrire la tête de mes collègues quand je leur ai annoncé qu’il ne restait qu’une vingtaine d’ours dans TOUTE la France.
Le foin que nous récoltons servira à nourrir les cerfs cet hiver. Cerfs qui, si ils redeviennent communs un jour, seront à nouveau les proies privilégiées des loups. Ce qui devrait avoir pour effet de réduire le nombre d’attaques sur des troupeaux. D’une certaine manière on peut penser que chaque coup de faux rapproche un peu plus les loups kirghizes de la sécurité.

On se rassure comme on peut.

Trêve de conneries. Ce n’est pas l’éventuel contribution au salut de notre planète qui m’aura apporté le plus d’émotions. Vivre au milieu des kirghizes fut une expérience extraordinaire. Le bonheur, très communicatif, dégoulinait du feutre qui couvrait les yourtes. À ce bonheur s’ajoutait malheureusement la frustration d’être en permanence et à jamais l’étranger dans cette communauté. Être l’hôte des kirghizes est agréable par bien des aspects mais peut devenir rapidement désespérant. Malgré l’insistance de tous je me devais de partir avant que les fossés culturels, parfois dérangeants, n’obscurcissent l’éclatant sentiment de bien être que j’ai associé à ce séjour. J’ai découvert un endroit où le bonheur peut presque se toucher (et certainement se boire) mais il n’était pas complètement pour moi. Le mien je continue à le trouver dans la vadrouille. Lorsque j’ai quitté ce havre perdu mon sac m’a étrangement paru beaucoup plus lourd. Arrivé à Naryn, la première porte me donnant accès aux informations venant du reste du monde, c’est mon cœur qui s’est subitement alourdit.
Contre cela il n’existe qu’une seule solution et je me suis rué à Bichkek pour passer voir les copains. Je me suis ensuite offert un week-end dans le magnifique parc national Ala-Archa.

Tadaaaaam!

La randonnée dans laquelle je me suis engagé montait brusquement jusqu’à environ trois mille mètres. Cette altitude marque la limite au delà de laquelle aucun arbre ni arbuste ne pousse plus. Je longeais ensuite cette lisière jusqu’à une magnifique cascade. Les derniers arbres de la montée. Après ça, une ascension fatigante dans la caillasse m’amena au pied du majestueux glacier Ak-Say, à trois mille trois cent soixante dix mètres d’altitude. C’est ici, en compagnie d’un bon nombre d’alpinistes russes, que je décidais de camper. Le manque d’oxygène à cet altitude peut rendre le sommeil difficile, mais ce n’était pas ce qui m’inquiétait le plus. Non, ce qui m’effrayait terriblement c’était de dormir à proximité d’une colonie d’animaux terrifiants. Une multitude de petites créatures aux regards vicieux qui passaient leurs journées à ramener des grosses bouchées d’herbes vers leurs terriers. Dans le but, j’en suis certain, de pouvoir mieux assaisonner leurs victimes. Ces ignobles êtres semblant issus tout droit de nos pires cauchemars ont un nom:

Les pikas!

Après une nuit à trembler, plus de peur que de froid, je fus surpris d’être encore là pour voir le soleil se lever. Je me remis en route prestement et me dirigea vers de plus hautes altitudes. Le spectacle qui m’attendait est au dessus de toute description possible. Pour une raison inconnue, ce jour là, personnes à part moi n’entrepris de se promener dans la vallée glaciaire que je choisis. À part quelques mousses et des lichens rien ne poussait. Seul le faible cri de quelques accenteurs signalait une vie animale. Le calme n’était rompu que par le bruit de l’écoulement de l’eau sous les gravats, les bourrasques de vents ou le bruit d’un éboulement lorsque le dégel décrochait un gros rocher des glaciers environnants. Je décida d’accéder au sommet de l’un des pics avoisinants. Malheureusement le chemin s’arrêtait à quelques dizaines de mètres du col le plus bas, couvert d’un glacier d’où des cailloux, beaucoup trop gros à mon goût, se délivraient, beaucoup trop souvent à mon goût. Je sais juste qu’aucun col dans cette vallée ne se situe à moins de quatre mille mètres d’altitude.

Et ce n'est déjà pas si mal!

 

 

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4 Réponses so far »

  1. 1

    cooooossssssettttteee said,

    ah je vois que le gouter a quelque chose de plus typique que chez les pechards! un rien plus bourrin aussi. Tu dois avoir un foie a toute epreuve maintenant! et je suis trop FAN des PIKAS c encore mieux que mes marmottes!!! d’ailleurs le paysage de ta photo de montagne ressemble pas mal à là ou je vis en ce moment. Et il vaut mieux pas s’aventurer dans des endroits à plus de 4000 sans preparation et sans équipement… quelques touristes tete en l’air s’en souviennent encore… y en a meme qui se perdent dans des crevasses. En tout cas les paysages sont sauvages et magnifiques la bas ca donne bien envie!! pas 10000 touristes en train de bronzer et de prendre des photos avec leur Iphone partout!!! Combien de temps alors tu restes au pays? j’ai cru comprendre que tu partais bientôt pour de nouvelles aventures??
    d bisous mon tit rémi

  2. 2

    Rémi said,

    Faucher bourre ca reste quand meme moins dangereux que vendanger bourre. Les pikas ca sert a rien! Sinon pour la rando en montagne ici il y a des sommets a plus de 4000 assez accessibles meme sans equipement. Il y a meme des routes a plus de 4000…
    Sinon je quitte le kirghizstan la semaine prochaine, on se la colle avec les copains ce soir pour feter ca. Je passe un mois en Chine et je m’installe en Coree du Sud. Tranquilou quoi… Et toi? Toujours l’Irlande? Tu vas y faire quoi?
    Bisous

  3. 3

    Pour les pikas, t’aurais peut-être pu essayer de leur jeter des balles creuses dessus pour voir si ça rentrait dedans,
    ou de leur filer des piles, voir si ça faisait de l’électricité…

    Si rien de tout ça ne fonctionne, si un jour tu y retournes prends au moins de la peinture jaune…


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