J’étais sur la route.

14 août

À ce stade du récit vous devez vous dire que si je ne vous ai toujours pas parlé de l’histoire du Kirghizstan c’est ou bien que je n’en ai rien à carrer, ou bien qu’il n’y en a pas. Ni l’un ni l’autre. Le passé de l’Asie centrale est passionnant, le truc c’est que quand on s’est pris les Huns, Gengis, Timur et Joseph sur la figure, on peut s’estimer heureux d’avoir encore des montagnes. Il ne reste quasiment plus aucun témoignage des gloires passées de la région. Bon et puis il est vrai que la géographie du Kirghizstan a mis du temps à inciter les gens à se sédentariser. Or un nomade, par définition, ça n’a pas trop d’intérêt à construire des cathédrales…
Il y a cependant un bâtiment caché au cœur du massif du Tian Shan que les différents grands démolisseurs du coin on laissé tranquille depuis le quinzième siècle, peut-être même le dixième…

Le caravansérail de Tash Rabat.


Un caravansérail est un bâtiment qui avait pour vocation d’abriter les nombreux voyageurs qui empruntaient l’une des routes les plus fascinantes de l’Histoire: La Route de la Soie. Il est vrai qu’en soit celui de Tash Rabat n’est pas très impressionnant, si ce n’est par son emplacement. Mais comme je n’ai pas prévu de visiter le reste de l’Asie centrale tout de suite je n’en verrai pas d’autre avant longtemps. Et puis il va me donner une raison de vous casser les pieds avec l’histoire d’un passé qui continu à faire rêver de nombreux voyageurs…

Les couloirs du temps.


Selon mes sources les plus crédibles le terme « Route de la Soie » a été inventé par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen en 1877 pour désigner l’ensemble des différentes routes qui ont connecté l’Europe et la Chine pendant des siècles. Une appellation qui n’a donc jamais été utilisé par ceux qui utilisait cette « route » et qui ne serait pas forcément un choix très correct…
La fabrique de la soie se fait par un procédé découvert par les chinois et gardé secret pendant des siècles. En même temps coudre un tissu de luxe à partir d’une matière extraite de l’arrière train d’une chenille il fallait y penser. Un trésor aussi précieux était nécessaire aux chinois comme monnaie d’échange pour pouvoir se procurer les légendaires étalons d’Asie centrale. Des animaux dont ils avaient grandement besoin pour défendre le Nord du royaume contre les attaques répétées des cavaliers nomades.

Et voilà il n'y en a encore que pour eux...


C’est ce besoin qui incita les ambassadeurs chinois et parthes à signer un accord de commerce bilatéral entre leurs deux royaumes en 105 avant Jean-Claude. Cet accord est considéré comme l’acte fondateur de la « Route ». Au fil des siècles le singulier de cette appellation a cependant pu être remis en question. En effet en fonction des variations climatiques ou politiques les trajets empruntés par les caravanes ont souvent changé. De plus la soie était loin d’être la seule monnaie d’échange utilisée. Le procédé de fabrication du papier était peut-être un secret encore plus convoité par les occidentaux que celui de la soie et des tonnes de feuilles transitaient par l’Asie centrale. À la décharge de Ferdinand je dois admettre que « les routes des canassons » ou « de la paperasse » ça fait moins rêver…

Citernes à кымыз.


Bref ça troquait tranquilou entre l’Europe et la Chine. Mais les marchandises n’étaient pas les seules à voyager, les idées aussi. L’une d’entre elles allait d’ailleurs faire beaucoup d’histoires…
Peu après la mort du prophète Mahomet, vers la fin du septième siècle, et venant d’Arabie, l’islam envahit l’Asie centrale sous la forme d’une énorme armée musulmane. Les différents chefs turcs, qui se foutaient déjà joyeusement sur la tronche depuis plusieurs siècles à cet endroit, résistèrent un petit peu, mais les arabes arrivèrent jusqu’à Samarcande en 712.
Pendant que les arabes venaient mettre leur grain de sel dans les querelles turcs, les chinois, sous la dynastie Tang, vinrent eux aussi se mêler des affaires de la région. En quête de territoires occidentaux ils assassinèrent le khan des turcs de Tachkent (actuelle capitale de l’Ouzbékistan). Aux portes du Kirghizstan actuel. Or c’est dans la vallée de Talas, entre Tachkent et Bichkek, que beaucoup de choses allaient se jouer. L’agression chinoise mit tout le monde d’accord. Même les rebelles tibétains vinrent en aide aux turcs et aux arabes pour coller une sévère défaite aux chinois dans la vallée de Talas. Une défaite qui fut bien plus que militaire. Dans sa retraite, l’armée chinoise laissait derrière elle des prisonniers. Parmi ceux là, ils s’en trouvaient qui connaissaient justement les procédés de fabrication de la soie et du papier… Un savoir qui arriva sans mal jusqu’à Bagdad, Istanbul et l’Europe. La Route de la Soie venait de prendre sa première grosse claque.

Était ce la fin des chameaux pour autant?


Après la rigolade tout le monde rentra chez soi. Un mélange de turcs, perses et arabes, appelés les samanides, mit peu à peu en place un formidable empire dans l’espace laissé vacant (je veux parler de l’Asie centrale). Mais les musulmans n’étaient pas venu pour rien, ils avaient laissé derrière eux les dogmes de ce qui allait devenir l’une des plus grandes religion de la planète. Sous l’empire samanide, Boukhara (actuellement en Ouzbékistan), rivalisa bien vite avec Bagdad, le Caire ou Cordoue pour le titre de « Pilier de l’Islam ». Cet empire vit la naissance de scientifiques de renom tel Al-Biruni, qui affirma, cinq cents ans avant Copernic, que la Terre tourne autour du Soleil et estima la distance entre la Terre et la Lune à vingt kilomètres près! Plus connus encore sont les noms du médecin Abu Ali ibn-Sina (en latin Avicenna) ou bien du mathématicien Al-Korezmi (en latin Algorismi) et de son célébrissime ouvrage « Al-Jebr ».
Ainsi, même si la soie et le papier n’avaient plus vraiment de valeur marchande, la matière grise donnait de nouvelles raisons de parcourir la Route. Mais bien entendu ça ne pouvait pas durer et les querelles de successions mirent fin à l’empire pour faire réapparaitre un amas de clans belliqueux. Les bandits redevinrent monnaie courante et la Route n’était plus sûre.

Cowboys kirghizes.


Il fallut une tempête pour que le calme revienne, et quelle tempête…
Le jour où, en 1218, le shah Mohammad, gouverneur d’Otrar (actuellement nul part), décida d’assassiner la délégation de quatre cent vingt cinq marchands envoyée par Gengis Khan, il aurait mieux fait de rester couché. Bien entendu, dire que si ce n’était pas arrivé Gengis se serait contenté de jouer à la marchande plutôt que de massacrer une bonne partie de l’humanité serait un peu hypocrite, mais quand même. On pourrait presque dire que Momo l’avait cherché… Si la réaction n’avait pas été si disproportionnée… Après avoir littéralement rayée Otrar de la carte et fait couler de l’argent fondu dans les yeux de son gouverneur, Gengis détruisit l’Asie centrale. Tout simplement. Une fois calmé (façon de parler hein) le Khan établit un empire. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il valait mieux y marcher droit.

J'en vois qui s'endorment au fond alors je vous mets une photo de pika!


La Route redevint sûre et lorsqu’une malencontreuse chute à cheval vint mettre fin aux jours du Khan, il faisait presque bon s’y promener. Seize millions d’hommes en Asie centrale porte encore le même chromosome Y que Gengis. Alors ne comptez pas sur moi pour détailler sa généalogie. Pour faire simple, sachez que son empire fut divisé entre ses cinq descendants les plus légitimes. Le fils de l’un d’entre eux, Kūbilaï Khan, se liera d’amitié avec l’un des voyageurs les plus célèbres de l’Histoire, une figure mythique de la Route de la Soie: Marco Polo.
Je vous l’a fait courte mais une anecdote me fascine. Elle concerne d’ailleurs plus son père et son oncle.
Les frères Nicolo et Mafeo Polo, donc, furent les premiers européens à arriver à la cour de Kūbilaï Khan, à Karakoram (actuellement en Mongolie). Fasciné par leurs récits, le khan leur demanda que le pape lui envoi une centaine de ses clercs les plus érudits. Si ces prêtres arrivaient à convaincre Kūbilaï, il convertirait son peuple à la foi chrétienne. Lorsque les Polo revinrent en Italie personne ne les cru. Ils repartirent alors le long de la Route en emportant avec eux le jeune Marco et deux moines qui les abandonnèrent en Arménie. Ils finirent par retrouver Kūbilaï à Khanbaligh (actuellement Pékin) et restèrent environ seize ans en Chine. Quand ils furent enfin autorisés à rentrer chez eux personne ne les cru. Marco Polo avait été l’un des hommes les plus proches du khan et aujourd’hui encore certain remettent en doute la véracité de ses voyages. Mais essayez seulement d’imaginer ce que serait le monde si une centaine de curetons avaient convertit la Chine au christianisme au treizième siècle…
Allez hop! Une autre anecdote car je sens que je vous ai un peu captivé avec la dernière! En plus celle là commence en 1338, dans la communauté chrétienne nestorienne d’Issyk-Köl, actuellement au Kirghizstan. Cela dit des Issyk-Köl il y en a bien une quinzaine dans ce pays… Quoiqu’il en soit ces moines furent les premières victimes d’une terriblement contagieuse et mortelle maladie. Or les puces, vecteurs de cette maladie, parcoururent la Route de la Soie en parasitant les rats qui y abondait. La maladie finit par arriver dans la capitale mongole de Sarai (actuellement en Russie). En 1343, Jani Beg, le khan de la région, catapulta les corps de ses soldats infectés par dessus les murs de la cité de Kaffa, qu’il était en train d’assiéger, dans la Péninsule de Crimée. Forcément quand on commence à se prendre des macchabées contagieux sur le coin de la figure, on ne fait pas les malins. Une partie des habitants prit donc la fuite en bateaux vers les côtes du Nord de la Méditerranée. Emmenant avec eux la maladie. Ce fléau fut appelé la Peste Noire et décima entre trente et soixante pour cent de la population européenne, environ cent millions de personnes…
Alors je veux bien qu’on fasse tout un foin lorsqu’un barbu démolit des tours à coups d’avions mais je trouve que les monstres de la région ont quand même perdu la main.
Des histoires il y en a un paquet le long de cette route mais il y a aussi une fin. Chagatai, le descendant de Gengis en charge de l’Asie centrale, ne réussit pas plus que quiconque par le passé à faire régner l’ordre dans la région pendant bien longtemps. Venant des environs de Samarcande, un terrible tyran du nom de Timur, établit un nouvel empire au milieu de la Route. Empire qui périclita bien entendu après sa mort. Bref c’était de nouveau le Bronx et les marchands rechignaient de plus en plus à traverser la région. Et petit à petit les caravelles remplacèrent les caravanes et les épices firent plus rêver que la soie. À la fin du quatorzième siècle la Route de la Soie n’était guère plus qu’un souvenir…

L'endroit rêvé pour franchir les quatre vingt huit miles à l'heure.


Mais tout n’est peut être pas fini et la Route recommence à faire rêver. Ressuscitée par le tourisme (et notamment le cyclotourisme), elle est également rappelée à l’ordre du jour par la géopolitique actuelle. Encerclée par l’Union Européenne, la Russie, la Chine et l’Inde, l’Asie Centrale compte bien faire revivre sa gloire d’antan à grand coups de « Route du Pétrole » ou « Route du Gaz »…
Bon ben voilà j’espère que ça vous a autant passionné que moi. En tout cas je ne m’en lasse pas mais après tant d’émotions il me fallait renouer un peu avec le calme des grands espaces kirghizes.
Je me suis donc dirigé vers le site le plus touristique du pays: le lac d’altitude de Song-Köl (Сон-Кол). À tout ceux qui projettent de séjourner au Kirghizstan, les différentes offices de tourisme recommandent de s’offrir une randonnée à cheval jusqu’au lac pour dormir dans une yourte en compagnie de quelques authentiques nomades. À force d’entendre ça j’ai flairé le piège et je me suis dit que de toutes manières j’avais bien eu mon content d’intégration. J’ai donc cherché à atteindre le lac par mes propres moyens et d’y camper. Bien entendu ce n’était pas prévu dans les brochures et j’ai dû me débrouiller tout seul. Je me suis donc rendu dans le bled de Kyzart, le plus proche du lac accessible en marshrutka. Une fois là bas tout le monde tentait de me convaincre que j’allais me perdre sans les services indispensables et onéreux d’un guide. Sachant que je n’avais qu’une chaine de montagnes à franchir je me fis mon plan d’attaque tout seul.

Sur le papier ça avait l'air bien...


Et ce fut parfait. Pas un chat si ce n’est un kirghize bourré qui rentrait de la pêche. Il me força à boire du кымыз et pour la première fois j’ai trouvé ça buvable. Je ne sais pas si c’est le sien qui n’était pas vomitif ou si c’est moi qui commence à m’y faire. Arrivé au col la vue était sublime et je décidais sur le champ de m’arrêter là pour camper.

Pourquoi se priver?


À trois mille quatre cent mètres d’altitude j’ai pu découvrir que ma tente n’est pas imperméable à la neige. Arrivé sur les berges je dus admettre que le paysage était à couper le souffle. Mais les réactions des locaux laissaient bien voir que le tourisme de masse avait commencé à faire des dégâts. Les authentiques nomades hésitaient entre la traditionnelle hospitalité kirghize et la rentable débauche de services payants. « Lunch? Dinner? Tea? Кымыз? Yurtstay? ». Je suis donc resté tout seul dans mon coin comme un autiste à courir après les oiseaux.

Une jeune bergeronnette citrine (désolé Aurélie les parents sont impossibles à approcher...).


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8 Réponses so far »

  1. 1

    Maman said,

    Qu’est-ce qu’ils font de toutes ces feuilles les pikas ?
    (non, non, ma remarque ne signifie pas que je n’ai fait que regarder les photos, j’ai aussi lu ton article avec beaucoup d’intérêt)

    • 2

      Rémi said,

      A priori ils les apportent à leurs petits pour les nourrir. Mais vu la fréquence des allez retours ils doivent avoir faim les petits monstres!

  2. 3

    Ciloo said,

    Il avait l’air sympa ton camping! Il va falloir que tu nous fasse une histoire de c’est quoi la différence entre un chameau et un dromadaire, parce que moi même je me plante souvent… maudits rosbiffs!!

    • 4

      Rémi said,

      Dromadaire en anglais se dit dromedary. Sauf que comme personne ne sait parler anglais et qu’un fabriquant de clopes illettré fait tourner l’erreur tout le monde pense que celui qui n’a qu’une bosse est un chameau (camel en anglais). Les chameaux ont deux bosses et vivent en Asie tandis que le dromadaire n’a qu’une bosse et vit principalement en Afrique du Nord et au moyen orient.
      Une autre erreur commune est de penser que les anglais appellent les pingouins « penguins ». C’est totalement faut. En anglais pingouin se dit « auk » et « penguin » se traduit en français par manchot… On ne le répètera jamais assez…

      • 5

        Maman said,

        Je ne sais pas pourquoi mais je me sens visée par « l’autre erreur commune ». Tu me confirmes juste que les Anglais appellent les manchots des « penguins » (c’est + joli).

  3. 6

    Rémi said,

    Hé hé! Tu es loin d’être la seule à vanter la supposée logique du vocabulaire anglais ma maman! Et puis « penguin » c’est peut être plus beau que « manchot » mais « auk » c’est vraiment laid comme nom!

  4. 7

    moi en fait j’aime bien les pikas.
    Tu crois qu’ils font tchouuuu quand on les électrocute ?


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