Archive for novembre, 2012

Maxipack

23 novembre

 

En temps normal je n’aurai eu aucune certitude de pouvoir poser le pied sur l’île de la Possession. Juste avant que le Marion Dufresne ne percute un récif, je caressais l’espoir de pouvoir y être débarqué pour deux trois heures. Cela fait maintenant une semaine que j’y suis installé.

L’archipel de Crozet fait partie dans son ensemble de la réserve naturelle des terres australes française. La base Alfred Faure permet d’accueillir les rares campagnards d’été et la poignée d’hivernants qui sont autorisés à y travailler. Forcément quand les naufragés ont débarqué pour augmenter la population de la base jusqu’à près de cent cinquante personnes, il a fallu s’organiser. C’est ce qu’ont fait à la perfection les personnels des Terres Australes et Antarctiques Françaises ainsi que de l’institut Paul-Émile Victor. En partageant les chambres disponibles et réquisitionnant des lieux de vie commune, tout le monde a pu s’installer confortablement et il a parfois été difficile de réaliser que nous étions si nombreux. Et pour parfaire cette impression nous étions autorisés à nous rendre dans certains lieux proches de la base.

Dont la Baie du Marin.

L’archipel de Crozet me permet de vivre dans un environnement bien plus représentatif des terres subantarctiques que l’île d’Amsterdam. Le climat y est froid et rude et nous avons pu assister à quelques belles petites tempêtes. Mais comme souvent dans le subantarctique la météo est extrêmement changeante et un beau ciel bleu peut apparaître après une demi-heure de pluie battante. On profite de ces moments pour s’émerveiller devant la faune et la flore si particulière de la région. À l’embouchure de la rivière du Camp, qui se jette dans la baie du marin, se trouve une colonie de manchots royaux. C’est un endroit extraordinaire où se côtoient manchots, pétrels géants, skuas, éléphants de mer et d’où on peut régulièrement observer les célèbres orques de Crozet! C’est aussi un endroit protégé et nous ne sommes autorisés à nous y rendre qu’en nombre restreint. La particularité unique de ce lieu tient aussi à son histoire. Parmi les premières personnes qui ont voulu s’installer sur l’île de la Possession, il s’en est très vite trouvé qui jugèrent que la baie du marin était le lieu parfait. Ils ont donc construit une base au milieu des manchots. Depuis, les hommes ont appris à respecter un minimum l’écosystème extraordinaire de l’île et la base se trouve désormais sur les hauteurs d’une petite colline toute proche. Les installations humaines de la manchotière sont progressivement démantelées mais certaines sont conservées à des fins scientifiques.

Et devinez qui y travaille?

Un danger qui menace un troupeau de scientifiques coincés sur une base, c’est l’inactivité. Pour des raisons évidentes nous ne sommes pas autorisés à nous balader où bon nous semble dans la réserve. Les déplacements hors base ne sont autorisés qu’à condition qu’ils servent à effectuer des manipulations dans le cadre de programmes scientifiques. Or chacune de ces manipulations nécessite l’aval de commissions et de décideurs pour éviter que n’importe qui n’aille tripatouiller les bestioles dans tous les sens sous prétexte de faire de la recherche. Ça limite pas mal les possibilités pour la totalité d’entre nous et on est nombreux à tourner en rond.

Mais bien que j’envahisse son petit paradis, Ciloo m’a invité à l’assister sur le terrain. Elle travaille ici sur les manchots royaux et en ce moment elle doit manipuler des gros poussins. Pour savoir plus précisément en quoi consiste son boulot de « manchologue », je vous invite à suivre ses explications sur son site.

Si on ne peut pas trop bosser et qu’on a déjà enchainé deux services en salle dans la journée, il nous reste les soirées. Contrairement à toutes les missions australes précédentes, notre naufrage nous offre une opportunité unique. Alors que nous prévoyions de ne faire réellement connaissance qu’avec les collègues de nos districts respectifs voilà que nous avons tous formé une immense famille de naufragés. Chaque soir, le Cro ni bar accueille les rires, les histoires, les parties de baby-foot de ces personnes fantastiques que la croisée de destins extraordinaires a amené à s’entasser ici. Mais aujourd’hui l’ambiance familiale a pris un coup. À côté du Marion Dufresne, le Léon Thévenin a jeté l’ancre. Pour tous nos amis qui devaient nous accompagner pour une courte campagne d’été, le rêve s’arrête ici. Ce bateau va les raccompagner jusqu’au Cap sans qu’ils n’aient pu ne serait-ce qu’admirer les îles merveilleuses qu’il nous reste à découvrir…

I wasn’t really supposed to spend even few hours on Possession Island. Now it’s been a week that I enjoy this amazing place. The base Alfred Faure isn’t built to host one hundred and fifty people, but thanks to the fantastic job of the Institute and Terres Australes et Antarctiques Françaises staff, we manage to have an incredible good time. Rooms are shared, everyone is helping one way or another and we’re even allowed to visit some places close to the base. The island is part of a natural reserve and no one can visit it without permit. But the reserve’s staff guided some tours everyday to three places around Alfred Faure. One is definitely everyone’s favorite, the penguin colony. A ten minute walk from the base and you’re surrounded by noise, heavy smell and some of the most amazing creatures I’ve ever seen. King and gentoo penguins, skuas, sheathbills, giant petrels, elephant seals and the famous Crozet islands killer whales!

Franck in front of the Marion Dufresne.

To prevent ourselves from becoming completely nuts we fight against inactivity. From helping in the kitchen to catching penguin chicks for Ciloo, I try to get as busy as I can.  And it’s not that easy. Everyone here wants to help and when the sofa in the common room was broken, it’s been fixed extremely quickly. I would love to go and help as an ornithologist but you don’t go and catch birds randomly just to keep yourself from being bored. Every manipulation has been carefully scheduled and there is no room for more disturbance. So Cécile, who’s working on penguins, offered me to go on the field with her at the colony. And that’s about the only thing related to my work that I’ve done so far.

But if we can’t work we still can party! And we do it a lot. From a bunch of people prepared to live with about twenty people for a year, we turned into a massive group of friends. Strong bonds have been built as we spend one of the most exciting time of our lives. And now that the Léon Thévenin is here to pick up the hundred who won’t continue the journey with us, we share the disappointment of those who turned so easily from strangers to friends.

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Terre à terre

15 novembre

Lorsqu’on quitte sa cabine à quatre heures du matin, on a du mal à savoir si c’est la fatigue ou le bateau qui nous fait tanguer. Lorsque le vent glacé de l’océan antarctique vous fouette le visage alors que vous apercevez la nuit régner sur les eaux, vous vous demandez pourquoi vous n’êtes pas restés sous votre couette. Lorsque les lueurs du soleil qui se lève timidement font apparaître les contours de l’île de l’Est à l’horizon…

Plus rien, pas même les mots, n’a de sens.

Elles sont là. Majestueuses. Les îles de l’archipel Crozet. L’île de l’Est, inaccessible, tient à nous le faire regretter en se drapant de rayons lumineux. Indifférente, l’île de la Possession prend son temps pour retirer le couvercle de nuages qui l’entoure. Les yeux sont émerveillés, fixés sur la masse qui se dévoile, tout en sautant frénétiquement de détails en détails. Là une colonie d’albatros hurleurs, ici une vallée magnifique, ailleurs une colonie de manchots royaux et les mêmes oiseaux qui viennent observer avec curiosité les nouveaux venus que nous sommes.

Même les albatros fuligineux semblent ravis de nous inspecter.

Pointe basse. Plusieurs employés de l’Institut Polaire doivent ravitailler la cabane qui s’y trouve. Pendant que l’hélicoptère enchaine les aller-retour, le petit déjeuner fait salle comble pour la première fois du voyage. Mais ni le froid, ni le chocolat chaud ne nous empêcheront de nous amasser sur le pont supérieur. Passer d’un paysage vide à une débauche de scènes à couper le souffle plonge tous les passagers dans une transe admirative.

Y compris ceux qui sont déjà venus.

L’hélicoptère amarré, nous reprenons le tour de l’île en direction de la Pérouse. Le chemin est inhabituel. Les décors le sont encore plus. Chaque seconde qui passe dévoile une nouvelle merveille. Jusqu’à ce que tout s’arrête. D’abord le bruit. Puis le Marion penche de manière inhabituelle. Tangue. Se ré-stabilise. Tout le monde est calme, incrédule. Le Marion a touché. Le Marion est touché. La suite va s’enchainer dans le même calme.

Faisant preuve d’un professionnalisme exemplaire, le commandant, le personnel naviguant et encadrant gèrent la situation d’une manière irréprochable. Nous sommes tenus au courant en direct. Le Marion Dufresne porte une estafilade sur sa coque bâbord. Il ne coulera pas. Nous nous installons en baie du Marin. Le Marion doit rentrer. Sans nous. Nous restons. Demain nous envahissons la base Alfred Faure. En attendant qu’un navire puisse venir nous chercher. La suite?

L’inconnu. Ça va, ça ne me change pas beaucoup!

 

We’ve reached it! The subantarctic. The first island to be seen in the rising sun is East Island. Majestic, she is not our target but everyone stare at it. Our destination is still covered by clouds in the early morning. But the closer we get the more of the Possession island we can see. Cliff, valleys and birds colonies. Sceneries are beyond descriptions. Everything our eyes can reach is amazing. Crozet archipelago, one of the highest density of birds in the world. This is their land. Albatros, petrels, skuas, shags, gulls and of course penguins. They are all here, circling the boat. Investigating the intruders.

You came to the wrong neighborhood…

Our first stop is at Pointe basse, where some people of the Institute have to work on the shelter. After a few helicopter’s rotations we continue our way around the island to the West. We need to stop at another shelter before reaching the base Alfred Faure. This is not an usual way, this is not a usual scenery, this is not a usual day. On this day, the Marion Dufresne hit an obstacle…

Everyone gathered at the forum. The boat won’t sink but have to be repaired. The mission is canceled. The Marion Dufresne has to leave but we can’t leave with it. We’ll have to stay in Alfred Faure until another boat can pick us up. Well.

I won’t mind waiting there.

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La mer

13 novembre

Elle est partout. Où que se posent nos yeux. Seuls au monde sur notre navire qui rétrécit au fur et à mesure que notre regard scrute l’immensité écrasante de l’océan. À la fois immuable et vivant. Le fait de ne voir que ses eaux à longueur de journée pourrait donner l’illusion d’être figés si son caractère et ses humeurs ne changeaient pas continuellement à l’approche du front polaire.

Finies promenades en t-shirt et tongs, place aux bonnets et aux blousons. Les frileux phaétons ont laissé place aux majestueux albatros. Les coups de soleil se résorbent sous la grisaille et le roulis du bateau se fait plus ample. Cela dit on s’accorde tous à dire que nous sommes plutôt gâtés par la météo. Un voyage vers les îles Crozet implique généralement au moins une bonne tempête. Loin de nous l’idée de s’en plaindre car, malgré tout, les mouvements chaotiques du bateau rendent les activités du bord un peu plus hasardeuses…

Jeu de fléchettes… En plastique évidement.

Le rythme de vie à bord est assez décontracté. On partage le bateau avec le personnel naviguant, le personnel des Terres Australes et Antarctiques Françaises, le personnel de la réserve, une poignée de touristes et tous mes collègues de l’Institut Paul-Émile Victor. Personne n’a trop de mal à se trouver une occupation pour lutter contre l’ennui qui pourrait frapper sur un navire. Personne sauf peut-être les quelques uns qui ont le mal de mer… Outre les activités journalières, tout ce petit monde met à profit le bar du Marion Dufresne pour faire connaissance.

L’équipe de la réserve lors de la soirée « Blind test »

N’allez pas non plus croire que je suis en vacances, pour moi, le boulot a déjà commencé. Toutes les heures, mes collègues ornithologues et moi-même nous relayons ou nous assistons pour compter pendant dix minutes les oiseaux qui passent devant le bateau. Un dur labeur passionnant, d’autant plus qu’en traversant tant de latitudes, les espèces présentes changent tous les jours. Le but de cet exercice est de collecter des données sur la répartition en mer des oiseaux pélagiques. Ces données ont permis de montrer qu’au fil des ans plusieurs espèces s’éloignent de moins en moins loin du continent Antarctique.

L’eau deviendrait-elle un peu trop chaude pour toi?

Mais toute cette petite routine va bientôt prendre fin car cette nuit nous approcherons des côtes de l’île de la Possession, notre première halte…

As far as I remember, I’ve always seen the land. I’ve never been surrounded only by water. Until now. Not a single tree, plant or rock even at the horizon. The two massive ships we’ve seen the first day seem now to belong to ancient history. Nothing here but us and the ocean. Only birds remind us that there is a world full of life outside our boat. First they were just random, lost creatures but now they follow us as if they were enjoying the unexpected company.

Unexpected couldn’t be more accurate. The further we go South, the loneliest we are. We are leaving the maps. Water temperature continuously goes down while the wind gets stronger and stronger. T-shirts are covered with jumpers and dust is washed out our snow hats by the cold Southern wind. No one dare anymore to rest on the deck of the ship.

And that’s a shame…

Life on board is pretty relaxed. We share the vessel with staff from the Terres Australes et Antarctiques Françaises, the Réserve Naturelle des Terres Australes Françaises, the Marion Dufresne’s crew, a few tourists and of course my coworkers from the Institut Paul-Émile Victor. All these people go along pretty well and we share a lot of different activities. We also share a lot of crazy stories and different life experiences around some Dodo beer at the ship’s pub.

We also work. Sometimes. Like me for example. Every hour at least one ornithologist has to watch for birds in front of the boat for ten minutes. The goal is to collect data to create a history of the birds’ range at sea.

Hard workers.

But all this relaxed daily routine is soon coming to an end, tonight we will approach the Possession island, our first stop…

Communiqué de presse en provenance des Terres australes et antarctiques françaises (organisme d’état):

Dans la nuit du 13 au 14 novembre, le Marion Dufresne II, navire ravitailleur des Terres australes et antarctiques françaises, lors de sa 3ème rotation annuelle dans les îles subantarctiques, a heurté un haut-fond au large de l’archipel de Crozet, ce qui a occasionné une voie d’eau à l’avant bâbord du navire. Ce dernier a rejoint la baie du Marin, qui se situe à proximité de la base Alfred Faure. Il est actuellement à l’abri au mouillage dans cette baie et sa stabilité est bonne.

Les investigations sont en cours pour évaluer les dégâts et prévoir les suites à donner à cette avarie.

Il n’y a aucun blessé parmi les 48 hommes d’équipage qui maîtrisent la situation et les 97 passagers qui en ont été informés. Toutes les mesures sont prises par les Terres australes et antarctiques françaises, en liaison avec la CMA-CGM pour assurer en priorité la sécurité des personnes à bord.

P.S. : Le stock d’alcool n’a rien eu, tout va bien!

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Il était un petit navire

9 novembre

Salut les copains. Un petit article qui n’en est pas un. Juste pour vous dire que je suis bien arrivé et que j’ai embarqué tout à l’heure à bord du mythique Marion Dufresne. Un bateau qui va me conduire, au terme d’un périple d’une vingtaine de jour, sur l’île d’Amsterdam. C’est sur cette île que je vais vivre pendant au moins un an, et j’espère pouvoir vous raconter autant que possible ce que j’y ferai. En attendant je partage mon esquif avec tout un paquet de personnes extraordinaires dont certaines pourraient ne pas vous être inconnues…

Hi everyone! So this is it, I’ll try to write articles on my blog in English… And I know that I’ll make a lot of language mistake. Feel free to correct me, but you have to know that I’ll only accept critics if they are written in perfect French! And for the smartass French friends who speak perfect English you have to correct me in tagalog (screw you).

But for the moment I just want to let you know that I’ve landed on La Réunion island where I boarded the famous ship Marion Dufresne. This boat is going to bring me along the long journey to Amsterdam island. A little rock lost in the ocean where I will live for at least a year…

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