Archive for avril, 2013

Le Marais

15 avril

 

La Terre est quand même un endroit fabuleux. Un endroit fabuleux renfermant plein d’endroits fabuleux. Quand on y pense, se retrouver sur Terre plutôt que sur n’importe quel autre caillou de l’univers c’est déjà pas mal. Dans un autre genre, ce fauteuil défoncé chez mémé dans lequel tu buvais ton chocolat chaud en lisant des bandes dessinées était aussi un endroit fabuleux. L’idée qu’on se fait d’un endroit tient essentiellement aux émotions qui nous y rattachent. Un cimetière peut avoir l’air super sympa, jusqu’à ce qu’on y enterre un proche… Il est des endroits que tout le monde s’accorde à trouver fabuleux, et d’autres qu’on est les seuls à apprécier à leur juste valeur. Il y a notre planète, il y a Paris, il y a ce banc et pas un autre, il y a Amsterdam.

15 avril 1

Et il y a Saint Paul.

L’île Saint Paul n’est même pas un endroit. L’île Saint Paul n’est même pas fabuleuse. L’île Saint Paul, c’est l’île Saint Paul.

Bien que rattachée à notre district, la plupart des Amstellodamois ne contemplent l’île Saint Paul que lorsque le Marion Dufresne les convoie vers leur nouvelle maison. Pour mes collègues de l’institut et moi-même, l’accident du Marion nous avait même privés de ce privilège. Pour nous, Saint Paul ne devait rester que ce mirage qu’on peut apercevoir à l’horizon depuis le sommet de l’île lorsque le ciel est dégagé.

Et puis le capitaine de l’Austral a contacté mon chef de district. L’Austral, c’est ce bateau de pêche qui récolte les précieuses langoustes dans les eaux de notre district. Anciennement commandé par l’actuel capitaine de l’Osiris, l’équipage de l’Austral, son capitaine et les Amstellodamois entretiennent des relations très amicales. Le sésame pour qui rêve d’admirer un jour les falaises de Saint Paul. Le sésame moderne sous forme d’un mail annonçant au petit monde des terres australes que le bateau allait se rendre autour de l’île mystérieuse et qu’il y déposerait trois Amstellodamois, dont votre incrédule serviteur.

Admirer Saint Paul tient du privilège. Poser le pied sur Saint Paul tient du miracle. Cela peut paraître paradoxal quand on sait que l’île a abrité des dizaines de personnes et même une usine par le passé. Sauf que cette présence humaine n’a pas été sans conséquences. Les troupeaux de chèvres, lapins ou autres rats ont détruit l’île et décimé les espèces natives. Les quelques oiseaux survivants ne se reproduisaient alors plus que sur la Roche Quille.

15 avril 2

Strike !

Aussi incroyable que ça puisse sembler, ce petit caillou à quelques dizaines de mètres de l’île est resté vierge de la présence des envahisseurs. Le refuge, qui abritait au moins une espèce endémique, était en sursis et il fallait agir rapidement. La suite va raviver les souvenirs de ceux qui ont suivi mes aventures néo-zélandaises. C’est d’ailleurs avec la participation de professionnels kiwis que le nettoyage de l’île a été conduit de 1995 à 1999. Aujourd’hui, seules les souris et les otaries à fourrures font couler le lait sur Saint Paul. La grosse partie du travail ainsi faite, il ne restait plus qu’à s’assurer qu’il n’y ait plus de nouvelles invasions. La mesure prise en ce sens coule un peu de source, l’interdiction formelle de se rendre sur l’île. A l’exception des rares chanceux qui ont des missions scientifiques ou logistiques à y mener. Comme moi.

La mission de l’écologue de service qui a l’occasion rarissime de se rendre sur Saint Paul est assez évidente. Rendre compte de la recolonisation de l’île par les espèces qui en ont été chassées. Et bien que je ne pense pas avoir le droit de m’épancher sur les détails, le résultat est tel que la vision des rats sur Amsterdam me rend mélancolique. La semaine irréelle passée sur Saint Paul aura été intense en travail comme en récompenses. Levés aux aurores, couchés après inspection des pétrels qui rentrent au bercail à la nuit tombée, randonnés intenses tous les jours, le rythme avait quelque chose de contre nature et lorsque nous sommes remontés sur l’Austral, nous tournions un peu en rond. Mais les émotions ne se sont pas arrêtées pour autant.

Avant de nous ramener à la maison, le navire voulait finir ses quotas de poissons au large d’Amsterdam. A peine la dernière canote mise à l’eau et nous avons entendu leurs souffles.

15 avril 3

Par ici le drive-in.

Entre les orques et les marins, ce n’est pas vraiment l’amour fou. Rusés comme des renards, les gros dauphins ont bien vite compris que les activités des pêcheurs pouvaient facilement leur être bénéfique. Et lorsque les lignes remontent, elles s’allègent rapidement des meilleurs morceaux qui finissent dans l’estomac des cétacés. Mais le souvenir des hameçons nettoyés s’est vite noyé dans les whiskys bus au Skua, en rigolant des souffrances que j’ai infligées à mes volontaires sur l’île qui est passée avec majesté de mes rêves à mes souvenirs.

 

 

Life is full of moments. Life actually starts at one moment and ends at another one. If life is amazing, every moment in our lives is amazing. That moment when you had nothing else to do than reading stupidities I write on my blog as well as that moment when you finally figure out something more interesting to do than staying in front of your computer. How amazing is a moment depends on the emotions you feel at this very moment. That moment when he or she kissed you, that moment when your dream comes true, that moment when happiness is filling every single part of you, that moment when you land on Saint Paul Island.

15 avril 4

That moment.

Every winterer on Amsterdam is spending a year on Saint Paul and Amsterdam’s district. But for most of us Saint   Paul is just a dot at the horizon when the sky is clear and you’re sitting at the top of la Dives. Especially for the six who didn’t had the chance to see it from the Marion Dufresne when they arrived. Landing on Saint Paul is strictly prohibited. Most of the native birds had been wiped out from the island by invasive species, rats being the most destructive of all. At the end of the last century every introduced species but mice had been extirpated from Saint Paul. Subsequently access to the island is restricted to a very limited number of people for scientific or maintenance purposes. And I actually am in charge of scientific works on the district. Ecology focused research. Shit like finding out if birds’ species breeds again on an island they’ve been breeding prior to invasions by mammals when invasive aren’t threatening anymore. So yes, I have work to do there. If I can go there. Being allowed to land on Saint Paul does not mean I can swim the eighty kilometres separating me from the island when I want. To go there I need a boat. And the only one cruising around here at the moment is the Austral.

15 avril 5

Heaven’s key.

The Austral is fishing lobsters around Amsterdam, and Saint Paul. A week ago the ship left our island to fish around Saint   Paul, carrying an ecologist and his two volunteers who still couldn’t believe it when they were wandering around seals in the island’s crater. To work on Saint Paul is a gift, and as for every gift you need to deserve it. Not any moment on the island has been wasted. From dawn to the night any opportunity to confirm the breeding activity of birds on the island was taken. Walking all around the dramatic coastline, climbing up and down the wonderful crater, investigating any cavity, rewards were as numerous as our efforts. The week had been so full of emotions that when we went back on the tiny fishing vessel, we feared inactivity. That was counting without orcas. As soon as the first sun’s beams shined on the ocean’s surface, emotions went back as fast as killer whales aiming to scavenge the long lines. As to help us remember those moments you live are even better than those you lived or will live.

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Cerise sur le Plateau

29 mars

Pfiou quel mois les amis! Il a fallu clore l’été et ça n’a pas chômé.

Je vous passe les allers-retours à Entrecasteaux pour constater la progression de la mortalité des poussins d’albatros à becs jaunes. Je vous fais cadeau de mes journées à la Mare aux Eléphants à équiper de jolies mamans de géolocalisateurs. Non le mois de mars c’est surtout la fin des prospections de nids d’albatros d’Amsterdam.

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Superstar

Et oui, sur Amsterdam on a notre propre albatros. Et pas n’importe lequel. Lorsqu’il a été décrit pour la première fois dans les années quatre-vingts, il ne restait qu’une cinquantaine d’individus vivants sur la planète. Parmi eux une vingtaine se reproduisaient tant bien que mal. Une dizaine les années paires et l’autre les années impaires. Car pour bien réussir l’un des plus grands oiseaux volant de la planète ça prend du temps. Il faut déjà que l’oiseau ait atteint la maturité nécessaire à sa reproduction et ensuite qu’il ait séduit un ou une partenaire à grands coups de parades époustouflantes. Tout ça peut déjà aller chercher jusqu’à la petite dizaine d’années. Côté nid ça va vite. On s’assoit sur un tas de mousse assez protégé du vent pour que le poussin ne s’envole pas avant l’heure mais assez dégagé pour que les trois mètres d’envergure aient assez de prise au vent pour décoller. Après ça madame pond son œuf et ça se relaie pour la couvaison. Qui dure même après que le poussin est éclos. Ce serait dommage que tout ce boulot n’ait servi qu’à engraisser les labbes… Mais dès qu’il est assez gros pour se défendre, les parents le laissent tout seul pour enchaîner les ravitaillements en nourriture du petit chéri. Jusque là rien de bien nouveau. Si ce n’est que tout ça prend une année complète ! Alors du coup, ils ne se reproduisent que tous les deux ans. Et comme je suis ici pour un an et bien je suis chargé de contrôler le bon déroulement de la saison de reproduction du début à la fin.

2 avril 2

En commençant par chercher ces fichus nids.

Depuis les années quatre-vingts et les mesures prises pour protéger l’albatros le plus rare de la planète, le nombre de couples nicheurs a atteint la bonne trentaine par année. Trouver tous les heureux élus reste une véritable mission. Le seul endroit sur Terre où nichent les précieux oiseaux se situe au sommet de l’île d’Amsterdam, sur le Plateau des Tourbières. Et mon quatrième bureau est celui qui a la plus grande superficie, pour un nombre de sujets d’études très réduit. Une fois par semaine pendant un mois, je suis donc parti en compagnie de valeureux volontaires à la recherche des nids d’albatros. Le Plateau des Tourbières est uniquement accessible en ma compagnie et chaque sortie est soumise à autorisation préfectorale. La raréfaction de l’albatros d’Amsterdam a été principalement attribuée aux milliers de bovins descendants des cinq vaches amenées par Heurtin il y a plus d’un siècle. Pendant l’année qu’il faut au poussin pour prendre son envol, les vaches avaient largement le temps de piétiner le nid. D’une manière générale, les tourbières étaient gravement menacées par ces animaux et leur confinement à la partie nord-ouest de l’île par une clôture barbelée fut la première mesure prise pour protéger le Plateau. L’accès à ce site a ensuite été totalement interdit à l’exception de quelques journées dédiées à la recherche scientifique et aux mesures de conservation. Et les quelques fois où je suis autorisé à crapahuter à travers le Plateau, il faut impérativement que je sois équipé de raquettes. Comme son nom l’indique le Plateau des Tourbières est relativement plat et recouvert de mousses. On n’a pas éradiqué les vaches pour que l’ornithologue de service et ses larbins labourent la place après elles. Pour couronner le tout, il y a aussi le risque de propagation de bactéries ou de virus. Du coup on se promène avec des affaires uniquement dédiées au site, imperméables, faciles à nettoyer et encore moins confortables que le chandail tricoté par mémé…

2 avril 3

La journée va être longue…

Malgré tout, une journée de prospection sur le Plateau reste l’une des expériences les plus extraordinaires qui puissent être vécues et la découverte d’un albatros d’Amsterdam tranquillement assis sur son œuf est toujours un événement rempli d’émotions.

It’s time to introduce to you the Amsterdam’s bird, the critically endangered Amsterdam albatross. Described for the first time as specie on its own in the early 80’s, only about fifty birds remained in the wild at this time. Many threats affect giants albatrosses around the world but one was very specific to the remote island I’m living on. The Amsterdam albatross only breeds on top of the island in the Plateau des Tourbières.

2 avril 4

There are worst places where to nest.

The cattle which roamed freely for decades all over the island easily trampled the nests spread around the Plateau. The disturbance of over a thousand cows dramatically affected the very specific breeding cycle of albatrosses. To breed these birds first need to reach maturity and then seduce a partner through amazing parades. This can already take ten years. Then they build a nest and incubate the egg and chick to protect it from skuas and weather. When the chick is big enough to protect itself the parents leave him on its own. And as everyone knows, leaving your kid on his own too early can lead to some hairy disturbing initiatives…

2 avril 5

Rebel teenager.

One of the first decisions taken to protect these amazing birds has of course been to keep the cattle from disturbing them. First a fence has been set up and two years ago the last cow on the island has been shot. But even if this helped a lot the birds and the population has been slowly recovering, many other threats can lead the Amsterdam albatross to only remain in museums. At sea albatrosses can drown themselves when getting caught by longline fishers. Cats and rats are still potential predators to eggs or young chicks but the most dangerous threat is of course contamination by pathogens. The decimated colonies of Entrecasteaux’s yellow-nosed albatrosses are only a few hundreds meters from the Plateau. If the very little population of Amsterdam albatrosses start to be infected it could have dramatic effects. So to avoid risks of spreading diseases, access to the Plateau is only restricted to scientific and conservation work. And every time I go there, I have to where waterproof clothes that can be cleaned easily and are only used on the Plateau. We also have to wear snowshoes to protect the fragile soils and mosses from trampling.

All these gears are useful to protect albatrosses and their habitat but make my work a bit harder. I rarely go to the Plateau, I went there once a week for a month to find every nest but know I’ll only go there once every two months to check the breeding success. But as rough as can be work up in the Plateau, to find a beautiful albatross standing on its egg is one of the best experience I could ever have imagine.

2 avril 6

Make my day.

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