Gros fous

31 juillet

Ne plus peser mes poivrons tous les jours ne veut pas dire que je n’ai plus rien à faire. Il ne manquerait plus que ça. Non, maintenant que je ne suis plus de corvée de Mare aux Eléphants ça veut surtout dire que je peux retrouver ma résidence secondaire, le Refuge des Becs Jaunes, au pied des falaises d’Entrecasteaux.

Les falaises d’Entrecasteaux l’hiver c’est un peu bizarre. Jusqu’ici les seuls sons qu’on pouvait y entendre étaient le bruit des vagues, les beuglements des quelques mères otaries qui rentrent nourrir leurs rejetons entre deux périples en mer et les bêlements de ces derniers qui leur répondent. Mais depuis deux semaines un vacarme diffus en provenance des falaises s’intensifie de jour en jour. Un fond sonore qui semble tout droit surgi de mon premier séjour en ces lieux. On a beau être encore en hiver, certains oiseaux commencent à préparer avec entrain la prochaine saison de reproduction.

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En catimini les gars, il ne manquerait plus qu’on se fasse repérer par l’ornitho !

Le gorfou de Moseley (Eudyptes moseleyi), le seul manchot à nicher sur l’île d’Amsterdam, fait son grand retour ! Mais pas tous, pas pour l’instant. Pour le moment les mâles sont les seuls à accoster. Après s’être bien rempli la panse en mer pendant de long mois ils retrouvent leurs colonies, les premiers arrivés étant les mieux servis en emplacement de nids. C’est là qu’ils attendront patiemment le retour de leurs dulcinées.

Et moi là-dedans ? Moi je les compte. On sait encore assez peu de choses sur le gorfou de Moseley et notamment sur la quantité de ces oiseaux encore présente sur l’île. On sait que leur nombre chute de manière dramatique depuis plusieurs années mais leur dénombrement exact pose quelques difficultés. Ils nichent en colonies denses sous les herbes hautes, au milieu des éboulis, dans la partie basse des falaises de sept cents mètres. Ca fait cliché si je parle d’aiguilles et de bottes de foin ? Par contre des chercheurs ont eu la bonne idée d’exploiter la faille bien connue de tout bon manchot qui se respecte. S’il veut rejoindre sa colonie il va falloir qu’il se serve de ses petites pattes, ses ailes étant aussi utiles pour voler qu’une poêle à frire. Ajoutez à cette faiblesse une topographie bien particulière et vous allez commencer à y voir plus clair. Comme partout autour de l’île d’Amsterdam, les côtes d’Entrecasteaux sont protégées par des falaises d’une dizaine de mètres aux pieds desquelles s’écrasent continuellement les vagues de l’océan Indien. Pas terrible pour pondre un œuf à même le sol. Nos manchots doivent donc franchir cette première étape avant d’arriver au pied des vertes et immenses falaises, celles qu’ils convoitent. Coup de pot pour eux, un éboulement au niveau des falaises côtières, continuellement labouré par les allées et venues des otaries, a créé une sorte de plage, un débarcadère naturel. Tous, et je dis bien tous les gorfous d’Entrecasteaux passent par cette plage, c’est donc ici que je les compte.

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Au boulot !

Compter les gorfous qui passent pendant un quart d’heure toutes les heures sur un bout de plage ce n’est certes pas ce que j’ai fait de plus palpitant sur cette île mais il y a quand même quelques bons côtés. Du fait que le site ne soit actuellement occupé que par des jeunes otaries et des manchots, on se retrouve avec une quantité de matière grise à peine supérieur à ce qu’on peut trouver à un meeting du Front National. Ce qui donne lieu assez régulièrement à des scènes bien comiques. Mais surtout il y a Régis.

Régis est un gorfou. Mais pour que vous compreniez bien à quel point Régis est un con il faut que je vous détaille un quart d’heure de comptage. Pour commencer il vous faut une météo bien pourrie, l’hiver à Entrecasteaux vous devriez pouvoir vous en sortir avec un vent violent, une pluie battante et des températures très faibles. Ca devrait le faire. Passé une certaine heure vous pouvez ajouter un verre de pastis (sec, la pluie se charge de l’eau) et vous êtes prêts à compter. Vous commencez à heures fixes et vous comptez tous les gorfous qui passent un check point défini à l’avance pendant quinze minutes.

Régis se pointe généralement sur la plage au tout début du comptage, à une bonne dizaine de mètres de votre check point. Déboussolé après s’être vautré sur les rochers, il reste sur place pendant une bonne minute le temps de se rappeler comment il s’appelle, où il est et surtout où il va. Une minute c’est généralement le temps qu’il faut pour qu’une vague percute Régis et le re-balance à la mer. Le comptage a débuté depuis cinq minutes et Régis est enfin de retour sur la plage et hors de portée des vagues. Là il entreprend de se sécher. Il lui faut encore deux minutes pour comprendre qu’il aura beau se trémousser autant qu’il veut, les embruns continueront perpétuellement à tremper son plumage. Régis entreprend donc l’ascension des derniers mètres qui le séparent du check point. Et c’est une fois arrivé pile poil sur le check point qu’il a une révélation ! « Mais qu’est ce que cette plume fait de traviole ? Je ne vais pas me pointer comme ça devant les copains !» Et voilà notre Régis parti pour réarranger ses plumes pendant trois minutes. On en est à plus de dix minutes de comptage et Régis passe enfin le check point et est compté comme se rendant à sa colonie. Sauf qu’en fait, allez savoir pourquoi, Régis décide que cette année il n’ira pas se geler les plumes dans sa colonie. Le voilà donc traversant à nouveau le check point, mais ce coup-ci en direction de la mer. Alors que vous vous apprêtez à soustraire Régis à votre comptage voilà que sa conscience le rattrape. Je ne sais si c’est le devoir de perpétuer l’espèce ou le fait qu’il risque de passer à côté de son unique chance de tirer un coup cette année, mais Régis revient sur sa décision et reprend l’ascension en direction des falaises et du check point. Au moment exact où une énorme jeune otarie pleine de lait décide d’aller se baigner. Régis, qui est un con comme je l’ai déjà dit plus haut, est effrayé par cette vision et se sauve en courant vers la mer. Ou plutôt en se vautrant partout comme un gorfou sait si bien le faire. Du coup l’otarie le dépasse aisément sans n’avoir jamais eu conscience d’avoir pourri votre comptage. Mais il vous reste deux minutes pour espérer que Régis soit le seul gorfou que vous compterez au cours de ce quart d’heure palpitant. Tout n’est pas perdu, Régis a recouvré tout son courage. Il se dirige maintenant d’un pas décidé vers le check point. Quatorze minutes et trente-sept secondes depuis le début du comptage. Régis n’est plus qu’à un bond de rentrer dans l’histoire. Votre doigt patiente fébrilement au dessus de la gâchette de votre compteur. Le moment tant attendu va arriver.

Mais non. Finalement un pétrel géant décide que le dernier instant de la misérable vie de Régis est venu et vous le bouffe là, juste devant votre check point. Tant pis, vous pouvez repartir à la cabane avec votre verre vide et un compteur à zéro.

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Mmmmh ! A l’anis, mon préféré !

 

Not having to weigh my pups everyday anymore does not mean I have nothing left to do. Far from that actually. Not being stuck at la Mare aux Eléphants means I can go back to my country house, le refuge des becs jaunes, at the feet of Entrecasteaux’s cliffs.

Entrecastreaux’s cliffs in winter are a bit weird. So far the only noises you could hear were the waves, the seals mums calling for their pups between two trips at sea and their pups answering. Since two weeks a new noise is coming from the cliffs, getting louder and louder. A noise coming from as far as my memories from my first stay there. Even if we’re still in winter, a bird is preparing next breeding season.

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The northern rockhopper penguin.

The only penguin to breed on AmsterdamIsland is coming back! But at the moment only males are arriving. After several long months feeding at sea they’re looking to find a nice nesting place in their colonies. The first ones to arrive getting the best places. This is where they will wait for their females.

Now what do I have to do there? Well I have to count them. We don’t know much about this penguin specie yet and especially few about how many of them are breeding on the island. We know there is less and less of them but their exact number is still a bit of a mystery due to several difficulties. They are nesting under tussocks, in the middle of fallen rocks at the bottom of 700m high cliffs. Know anything about a game involving a needle and a stack? But scientists did found a clever idea to find out how many penguins we have here. They use one famous ability these birds lack, they can’t fly. So to reach their colonies they have to go there by foot, and it’s not that easy. Before reaching the high cliffs of Entrecasteaux you need to pass over ten meters high cliffs right at the coast. Waves are continuously hitting these smaller cliffs so penguins can’t nest there. But on one small area, called the beach, the cliffs collapsed and the passage has been trampled by seals going in and out. An easy way for penguins. Every single penguin nesting at Entrecasteaux has to go through the beach. So I just have to sit there all day.

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A bit like this guy.

Of course it is a bit boring but with a population essentially consisting in pups and penguins, the amount of grey matter here is just above the one you can find in a neo-fascists meeting. So you can witness some funny moments. Especially when Régis is involved.

Régis is a penguin, but a really stupid one. To explain why I’ll have to explain in details how a counting at the beach works. First you need a really crappy weather. In July at Entrecasteaux you should easily find strong winds, heavy and cold rain. That should do it just right. Then you decide of a check point line at about just ten meters from the sea shore. You start your counting every hour and they last for fifteen minutes.

Régis usually comes ashore just when you start counting. Smashed on the rocks, it takes him about one minute to find out who he is, where he is but, mainly, where he needs to go. It’s just when he finally figures it out that a wave comes and takes him back at sea. Your counting has started since five minutes when Régis is back and far enough from the shore. Then he attempts to dry himself. After two minutes he realizes that the rain won’t let him dry and finally continue to go toward the cliffs. It’s when he reaches the exact rock you use as a check point that he has a revelation. “What the fuck is this crazy feather doing here? I must look like shit!” And now you have Régis tiding up all his plumage on your check point for about three minutes. The counting has started since more than ten minutes now and Régis is finally crossing your check point. You can count him. No wait a minute. Finally Régis decided he doesn’t want to get bored in his loud colony this year and go back to the sea. But right when you’re about to delete him from your count Régis is caught back by his conscience. I don’t know if it’s because of his duty for his specie’s survival or because he doesn’t want to miss his yearly opportunity to get laid but he decides to cross your check point again. Right when a big fat full of milk seal’s pup is going to the sea for his daily bath. That’s too much for poor stupid Régis, this monstrosity scares the shit out of him and he crosses your check point running like hell. Well more like running like penguins can do. Falling around. While Régis try to get back on his feet the evil pup passes by him without even paying any attention.

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Don’t go there you stupid! The ornithologist will count you!

Recovering all his courage, Régis is more decided than ever to cross you bloody check point and reach his colony. Fourteen minutes and thirty seven seconds since the beginning of your counting but nothing is over yet. Just one more jump and this dumb penguin can make it. But a giant petrel decides it is over for this annoying bird and kills it right before it cross the line. While the so called scavenger starts a nice meal you can go back to the shelter with your count still scoring zero.

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6 Réponses so far »

  1. 1

    Maman said,

    Non mais, ça va pas de nous assassiner Régis comme ça en direct. Je m’y étais attachée, moi…

    • 2

      Rémi said,

      Rooohh… Allez je vous rassure tout de suite, je me suis permis quelques liberté sur cette article et tout ce qui y est relaté n’a pas forcément réellement eu lieu. On n’avait plus de pastis…

  2. 3

    arnaud et manue said,

    vent violent, pluie battante, température faible… mais t’es en Bretagne en fait!!

  3. 5

    Yourine Gagari said,

    Saint Darwin dans sa grande miséricorde n’a pas voulu que Régis transmette ses gènes.
    Si j’ai bien compris, le pétrel géant l’a consommé sur place, plutôt que de l’emporter de l’autre côté du check point.

    • 6

      Rémi said,

      Je ne compte pas les gorfous mort qui passent le check point! Mais c’est vrai que les pétrels géants ne se font pas chier en général. Il se posent à coté de la colonne de gorfous et dès qu’il y en a un qui a une sale gueule (genre Régis), ils le bouffent.


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