Archive for juillet, 2014

Old school

27 juillet

 

Avec les vacances d’été les plages du Baïkal se peuplent. Des Russes des quatre coins de la fédération viennent pêcher et barboter dans les eaux limpides. Andreï a même hébergé une sorte de colonie de vacances pendant quelques jours. Et pour les touristes la curiosité n’est pas le lac mais cet étrange français sortit d’on ne sait où et qui est désormais obligé d’enfiler un maillot quand il va se baigner après son banya.

Du côté des humains avec qui je partage mon quotidien il y a eu du changement. Dasha et Ivan sont reparti il y a un peu plus d’une semaine. On ne peut pas dire qu’ils me manquent, ils me demandaient plus de boulot qu’ils ne m’aidaient et Dasha n’aura ajouté à son unique « Good morning » qu’un « Rémi help me ! » lorsqu’elle s’est retrouvée débordée face à un filet rempli de mésanges. Mais pour leur défense ça ne doit pas être facile de supporter au quotidien un ornithologue qui ne parle pas votre langue.

Et ils s'en sont quand même bien sorti.

Et ils s’en sont quand même bien sorti.

Ils ont été remplacés par Sergueï qui a fini sa troisième saison consécutive d’inventaire dans la réserve, sa dernière. Depuis il squatte le wagon et le moins qu’on puisse dire c’est que la cohabitation est plus animée. Il ne parle pas plus anglais que mes derniers stagiaires et ça pose là aussi problème, mais il est considéré comme une pointure dans le coin et pour mes autres collègues sa parole est sacrée. C’est un vieux de la vieille dans le domaine de l’ornithologie et ses méthodes ont parfois tendance à me choquer. Pour bien l’illustrer je vais vous raconter l’exemple de cette petite linotte que j’ai sauvé d’un destin tragique.

Pour commencer il faut savoir que les fondations de l’ornithologie moderne reposent sur un socle qui n’est pas forcément des plus glorieux. En effet, il fut une époque où les chercheurs du monde entier massacraient allègrement toutes les espèces du globe pour remplir les collections des musées d’histoire naturelle de milliers de specimens empaillés. La frénésie de la collection a eu des effets désastreux comme le célèbre génocide dont fut victime le huia dimorphe en Nouvelle-Zélande et que j’ai déjà évoqué sur ce blog. Malgré tout il fallait quand même que ce massacre ait du bon. Avec tous ces oiseaux naturalisés il était beaucoup plus facile de trouver une cinquantaine de linottes à se mettre sous la main et ainsi pouvoir tranquillement établir la différence entre la mélodieuse (Acanthis cannabina) et celle au bec jaune (Acanthis flavirostris). Ah oui parce qu’il ne faut pas se fier au nom des oiseaux pour les identifier, on tombe toujours sur des cas qui sont bien moins évidents qu’annoncé.

Ce genre de truc par exemple...

Ce genre de truc par exemple…

Les temps ont bien changé et désormais même si on tombe sur une espèce nouvelle on ne la zigouille pas pour l’enfermer dans le tiroir d’un musée. Les mensurations sont prises sur les oiseaux vivants et si par hasard on tombe sur un cadavre frais on le naturalise. D’ailleurs si l’un d’entre vous tombe un jour sur un cadavre bien récent d’albatros d’Amsterdam sachez qu’il n’en existe aucun exemplaire naturalisé et que je connais des gens que ça peut intéresser. Tout ça s’est bien beau mais quand on est un chercheur russe qui ne parle pas un mot d’une autre langue, le nombre de specimens ou de mensurations à disposition devient tout de suite plus réduit. Et lorsqu’on a entre les mains une petite linotte à peine sortie du nid même le plus bilingue des ornithologues a du mal à faire la part des choses. Et oui parce que ça aussi c’est le souci du moment, on ne trouve essentiellement dans nos filets que des juvéniles. Ce que dans un jargon un peu moins scientifique nous appelons plus communément les djeuns. Normalement ça doit plus vous parler. Vous savez ces jeunes individus à l’aube de l’émancipation. Un aspect, voire même un comportement, assez étrange, tellement obnubilés par l’idée de se démarquer des adultes qu’ils en arrivent à tous se ressembler. Un besoin de marginalisation qui finit ironiquement par tous leur donner l’aspect d’une seule et même espèce, parfois complètement à l’opposé des adultes. Et bien en ce moment chez les oiseaux c’est la saison des djeuns. Tout excités à l’idée de découvrir à quoi peut ressembler ce vaste monde, ils n’ont pas l’expérience des adultes et tombent plus facilement dans nos filets.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l'air pressée d'apprendre ce que lui réserve le Sud.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l’air pressée d’apprendre ce que lui réserve le Sud.

Mais tout ceci nous éloigne de notre petite linotte et de son destin un peu trouble. Mais que va donc vouloir en faire ce scientifique russe qui ne sait pas comment l’appeler ? Et bien c’est simple, avec le plus grand sérieux du monde il m’annonce que si nous ne pouvons pas déterminer l’espèce il va l’euthanasier, faire des études génétiques et l’empailler… Alors là je panique. Je veux bien m’adapter aux coutumes locales mais j’ai mes limites. Je suis certain que des cadavres de petites linottes il y en a déjà bien assez dans les musées. Si Sergueï ne veut pas avoir recours à la communauté scientifique internationale pour son identification, il va falloir trouver autre chose, et vite. C’est alors que mon collègue m’annonce que si je lui trouve une photo de jeune linotte assez convaincante sur Internet il acceptera de l’identifier à partir du document. Autant l’assumer tout de suite, il n’y a pas moins scientifique comme démarche… Et là où les ouvrages méticuleux de Svensson avaient échoué, une photo prise au Kazakhstan par un illustre inconnu et légendée Acanthis flavirostris a su convaincre Sergueï. En partant notre linotte avait quand même l’air bien mélodieuse mais je préfère la savoir baguée sous une fausse identité dans une steppe mongole qu’avec son nom étiqueté à sa patte au fond d’un tiroir du musée d’histoire naturelle de Moscou.

Entre les lubies meurtrières de Sergueï et Nikolaï qui veut faire passer un pouillot verdâtre pour un pouillot à grands sourcils en suivant les indications d’une clé de détermination qui date de l’Union Soviétique, les noms d’oiseaux ne sont parfois pas très loin de littéralement voler. Mais les prises de bec finissent toujours par s’oublier dans la bonne humeur autour des ombles attrappés par Sergueï et préparés par Nikolaï, le tout en fredonnant du Piaf. Oui on peut difficilement faire plus cliché pour des ornithologues.

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd'hui...)

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd’hui…)

 

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Tous à plumes !

20 juillet

 

Il y a comme un vent de changement sur les berges du lac Baïkal depuis une semaine. Les orages violents succèdent aux journées assomьantes sous un soleil de plomb, le tout entrecoupé d’étranges brouillards. Les insectes se font plus rares et les moustiques moins opзressants. Mais surtout la plupart des oiseaux ont arrêté de chanter.

Même la locustelle de Pallas.

Même la locustelle de Pallas.

À mon arrivée l’air était rempli de chants, tous plus variés les uns que les autres. Du chant super élaboré de la calliope de Sibérie à celui franchement bâclé du pinson du Nord. Les mâles emplumés s’en donnaient à cœur joie pour asseoir leurs souverainetés sur un bosquet ou une roselière. Tout ce bruit pour protéger une ressource importante, la nourriture. C’est qu’il en faut pour nourrir toutes les portées de ces messieurs, et plus le territoire est riche en bouffe, plus les oisillons ont de chance de s’en sortir. D’autant plus que d’ici peu, nombre d’entre eux vont entamer leur première migration.

On voit ainsi les familles de gobemouches, pipits et pouillots s’y mettant en famille pour dévorer en masse les insectes. Chacun à sa technique, les gobemouches se perchent sur les arbres pour surveiller les insectes qui s’approchent puis, avec parfois avec des acrobaties impressionnantes, attrapent les arthropodes au vol. Les pipis se spécialisent pour la prospection au sol tandis que les pouillots vérifient sous chaque feuille de chaque buisson s’il ne reste pas une petite chenille à se mettre sous le bec.

Du côté des sédentaires on est un peu moins tatillons et les mésanges s’associent avec les sitelles et les pics pour former d’immenses essaims qui dévastent toute microfaune sur son passage. Sur le Baïkal par contre c’est plus calme. Les hérons sont partis mais les garots à œil d’or continue à survoler le lac en formation serrée, tandis que les poussins de harles n’ont toujours pas de plumes.

Mais faire des réserves pour l’hivernage ou la migration n’est pas la seule raison de cette hyperactivité. Les oiseaux ont aussi besoin d’énergie pour muer.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Les plumes ont été mises à rude épreuve ces derniers mois et il est temps que de nouvelles les remplacent. D’autant plus que pour les mâles, plus de raisons de faire le beau. Un plumage plus sobre est tout indiqué pour échapper aux prédateurs, notamment les rapaces qui eux aussi pensent au grand voyage et aimeraient bien s’empiffrer un peu avant.

Vous l’aurez compris, toute cette agitation aviaire est la raison de ma présence ici. Et oui, encore une fois, je me retrouve à l’autre bout du monde pour embêter les oiseaux et leur coller de petites bagues sur les pattes. La raison est encore une fois de mieux comprendre leur biologie et surtout, dans le cas présent, leurs déplacements. C’est assez rigolo pour moi d’être ici parce que je me retrouve entre deux régions du globe où j’ai déjà travaillé sur les oiseaux migrateurs, la Corée et l’Europe, du coup les espèces présentes sont un mélange des deux. Par contre comme en Corée je me retrouve au cœur d’un problème de taille pour les chercheurs qui étudient les migrations en Asie. La plupart des oiseaux que nous capturons ici vont passer l’hiver en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est. Or pour que les données soient intéressantes et productives il faudrait que les numéros des bagues retrouvées sur les oiseaux en hiver, dans le cadre de programmes scientifiques ou sur des oiseaux morts, soient renvoyés au muséum d’histoire naturelle de Moscou. Et bien entendu ce n’est pas le cas. Dans les régions où nos oiseaux passent l’hiver les populations locales sont rarement informées de la démarche à suivre lorsqu’on trouve une bague sur un oiseau. Une bague au Bengladesh risque plus facilement de finir dans une casserole qu’entre les mains des chercheurs. Quant à la coopération scientifique internationale de pays comme la Chine, je ne préfère pas en parler…

Un pipit à dos olive l'hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l'un des nombreux que nous baguons en ce moment.

Un pipit à dos olive l’hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l’un des nombreux que nous baguons en ce moment.

C’est au cours de mon dernier voyage en Asie que j’ai entendu parler de la station de baguage du Baïkal. Elle avait eu ses heures de gloires dans les années quatre-vingts et à l’époque les oiseaux défilaient dans les filets. Mais elle n’a pas résisté à l’effondrement de l’Union Soviétique et pendant de nombreuses années les oiseaux du lac ont été tranquilles. La résurrection est toute récente et le retour des bagueurs sur la station date d’il y a à peine deux ans. Le matériel est vieux, on n’est pas prêt de savoir où vont nos oiseaux et la barrière de la langue freine les possibilités internationales mais c’est quand même excitant de faire partie de cette aventure. La motivation est impressionnante et tenir dans les mains un oiseau qui porte une bague depuis deux ans reste assez émouvant.

Alors oui pour l’instant les journées sont un peu creuses et à part une avalanche de mésanges par jour nos filets troués sont souvent vides. Mais ça permet de faire tourner le ciboulot et d’élaborer des stratagèmes pour varier le quotidien. J’ai par exemple pris pour cible ces derniers jours les chevaliers guignette qui nichent à côté de chez nous.

Le chevalier guignette appartient à la grande famille des limicoles, des oiseaux généralement hauts sur patte et inféodés aux milieux aquatiques. Ils ont aussi la particularité d’être de très grands voyageurs (rappelez-vous les barges néozélandaises!) et les baguer représente donc un réel intérêt. Le chevalier guignette est très commun, vous en avez sûrement déjà vu sans le savoir. Des bords de Loire aux plages d’Okaïdo, du Cap à Sidney, ils sont partout, fuyant l’hiver où qu’il se trouve. Et il n’y a pas de raisons pour qu’ils se privent d’aller nicher sur les bords du lac Baïkal. Le nid est généralement caché au pied d’un buisson en haut des plages de galets. Pour être sûr qu’il ne soit pas découvert, les parents ont une stratégie toute particulière. Si un intrus s’approche du nid, l’adulte s’envole en beuglant comme un veau pour aller se poser plus loin, l’idée étant de monopoliser l’attention de l’inoportun, et de le détourner du nid, ainsi que de prévenir les poussins qui se baladeraient trop loin de la sécurité du buisson. Par contre quand on connait la combine on peut arriver à deviner où se situe le nid, après de nombreux essais… Et après de multiples tentatives et beaucoup de chance on arrive à surprendre un poussin trop jeune pour voler et à l’attraper avant qu’il ne s’enfonce dans les broussailles.

Il m'aura fait courir.

Il m’aura fait courir.

Honnêtement, jusqu’ici c’est le seul que j’ai réussi à attraper. Il va très bien, je le revois souvent lorsque je tente d’ajouter ses frères et sœurs à mon tableau de chasse. Sauf que maintenant ils commencent à maitriser l’envol sur de courtes distances et je deviens sérieusement défavorisé…

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Boucle d’or

13 juillet

 

Lors de sa visite hebdomadaire au banya la semaine dernière, Yuri a emmené avec lui deux jeunes étudiants russes qui ne parlent pas un mot d’anglais, Dasha (Даша) et Ivan (Иван). L’idée est de les former au baguage pendant une dizaine de jours. Et bien sûr qui c’est qui s’y colle ? C’est bibi ! Mes autres collègues m’ont tous abandonné avec les deux nouvelles recrues. Je ne vous raconte pas la galère, pour le coup j’ai arrêté de me plaindre du manque d’oiseaux. Si Ivan commence à trouver l’expérimentation de la langue de Shakespeare amusante, en une semaine Dasha ne m’aura accordé qu’un « Good morning »…

Du coup je continue à m’occuper autrement et notamment grâce à un cadeau de Nikolaï :

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Le kit du parfait petit pecheur.

J’ai découvert ici une technique de pêche assez étonnante que je vais tenter de vous décrire. Pour commencer il vous faut un lac avec une surface assez calme, ce qui sur le Baïkal n’est pas forcément évident. Ensuite il vaut mieux pratiquer cette technique au petit matin ou au coucher du soleil, quand les ombles en chasse font apparaître des petits cercles à la surface de l’eau. Ce qui permet aussi de profiter du paysage dans toute sa splendeur.

Ensuite il vous faut du matériel. Je vais commencer par cet étrange petit radeau bleu que vous voyez sur la photo et que je vais appeler le bouchon pour simplifier. Il consiste en deux flotteurs reliés par deux cales en bois. Sur la face externe d’un des flotteurs sont plantées deux agrafes, à côté de chaque cale. Le bouchon fait un peu penser à une maquette grossière de catamaran et doit flotter sur l’eau en maintenant les agrafes quelques centimètres au-dessus de la surface du lac. Il vous faut ensuite une ligne en nylon que vous enroulez autour du moulinet en bois que vous voyez sur la photo. Au bout de votre ligne vous attachez une sorte de crochet solide avec un système de fermeture similaire à ceux des épingles à nourrisse. Enfin le plus important, les bas de ligne. Montez plusieurs petits hameçons en mouches. C’est-à-dire que vous fixez des petits bouts de laine, de plumes, etc, à vos hameçons. Puis vous les reliez à la ligne principale par l’intermédiaire de petits bouts de nylon de manière à ce qu’elle en ait une petite dizaine disposés les uns après les autres à son extrémité.

Voilà pour la préparation. Maintenant la pêche à proprement parler. Vous placez votre bouchon sur la berge face au lac, comme si votre catamaran allait se jeter à l’eau. Vous fixez ensuite votre ligne à l’agrafe la plus proche de l’eau par l’intermédiaire du crochet. Puis déroulez votre ligne en vous éloignant doucement du bouchon. Une fois que tous les bas de ligne sont déroulés vous pouvez mettre le bouchon à l’eau. Et c’est là que la magie opère, en continuant de longer le rivage dans la même direction que celle que vous avez suivie pour dérouler votre ligne, le bouchon va effectuer un arc de cercle pour venir se placer en face de votre berge. Vous n’avez plus qu’à continuer à avancer, en déroulant progressivement votre ligne si vous voulez éloigner votre bouchon du rivage. Entre vous et votre bouchon, votre ligne va survoler la surface du lac et chacun de ses bas de ligne est juste assez long pour que la mouche caresse la surface de l’eau, à la manière d’une éphémère en train de pondre.

Je n'ai pas encore de meilleure photo mais ça doit donner quelque chose comme ça.

Je n’ai pas encore de meilleure photo mais ça doit donner quelque chose comme ça.

Autant vous dire que l’efficacité est redoutable. Dès que votre bouchon est en croisière, les ombles sautent dans tous les sens. Le problème c’est que dès que vous avez accroché un poisson, son poids est suffisant pour noyer le reste de la ligne et il est rare d’en attraper plus d’un en un seul lancé. L’autre souci c’est que ce premier poisson est souvent trop petit pour être mangé. Par contre lorsque vous attrapez une omble de taille raisonnable c’est Noël, personnellement j’en raffole et pourrais en manger tous les jours.

Mais fermons cette parenthèse pour revenir à nos moutons. Vendredi dernier Yuri est repassé à la station et cette fois encore il avait une surprise pour moi. Il m’avait obtenu un sésame dont je rêve depuis mon voyage au Kyrghyzstan, un permis d’entrer pour une zapovednik (Заповедник). Les zapovednik sont l’équivalent soviétique de nos réserves naturelles. Elles correspondent au plus important statut de protection d’un milieu, il est interdit d’y pénétrer et surtout interdit d’y exercer une quelconque activité économique. Seuls les rangers et les scientifiques détenteurs d’un permis spécial peuvent y circuler, mais comme on dit en Russie, on peut toujours s’arranger.

Bref voilà donc Yuri qui nous dépose Vassily (Васили), le professeur de Dasha et Ivan, Nikolaï et moi sur le bord de la transsibérienne avant de retourner à la station pour garder la boutique tout le week-end. Ah oui parce que comme son nom ne l’indique pas, la réserve du Baïkal ne concerne pas du tout le lac. Les berges du lac sont habitées, puis bordées par une voie ferrée et une route très fréquentées. La réserve commence donc au Sud de cette route.

Notre randonnée doit faire huit kilomètres et Nikolaï m’a promis un trajet difficile, la raison pour laquelle Dasha et Ivan ne nous accompagnent pas. Je ne sais pas si mon année sur l’île d’Amsterdam y est pour quelque chose mais je n’ai pas la même vision que les russes d’une randonnée difficile…

Après à peine un kilomètre expédié en vingt minutes, nous atteignons le campement de Sergueï.

Et là je comprends mieux son problème avec les ours...

Et là je comprends mieux son problème avec les ours…

Nous prenons donc le thé avec lui, ce qui en Russie consiste à taper le gueuleton pendant une heure. Nous reprenons ensuite notre route sur un chemin très bien entretenu à un rythme très lent. Nikolaï nous impose une pose au moins à chaque kilomètre parcouru, pause pendant laquelle il se grille un paquet de clopes. Le paysage est merveilleux. Après le campement de Sergueï nous laissons définitivement les boulots et le sol spongieux recouvert de prêles derrière nous pour nous enfoncer dans la taïga. Les conifères sont rois et la forêt n’a jamais été victime de l’Homme. Les épicéas multi-centenaires meurent sur pied et leurs cadavres finissent par joncher un sol où poussent myrtilles, groseilles et fougères. Les robins à flancs roux et pouillots de Pallas chantent à tue-tête tandis que je passe pour un abruti en m’émerveillant devant les fourmilières géantes. Au bout du sixième kilomètre, exténué, Nikolaï décide de prendre le thé au bord d’un torrent. Pour qu’un russe nous propose de s’arrêter près d’une rivière il doit vraiment être crevé. Pour eux la rivière à deux désavantages majeurs, le bruit de l’eau qui court empêche d’entendre les ours approcher, et elles empêchent les ours de nous entendre approcher. Ici personne ne rigole avec les ours. Les mises en garde à leur encontre m’ont été répétées à maintes reprises et Sergueï ne quitte pas son flambeau de détresse destiné à dissuader les plantigrades. Il continuera à le garder à porter de main même dans l’isba qui nous sert de refuge.

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Le refuge.

Le lendemain nous laissons l’essentiel de notre matériel à l’isba pour randonner vers le sommet le plus proche. Dès notre départ j’ai peur que nous perdions notre guide. Nous devons gravir une pente assez raide d’environ cinq cents mètres de haut et Nikolaï me supplie tous les cent mètres pour qu’on fasse une pause. Au final nous arrivons en haut de la crête en une seule traite et il s’effondre au sol entamant un paquet de Максим pendant que j’admire le paysage. La vue de ce côté de la vallée donne essentiellement sur le lac, comme toujours, et sur la Mishiha. Nous entamons ensuite la douce ascension vers le sommet en longeant la crête. Plus nous grimpons et plus les arbres rétrécissent, ne dépassant rapidement même plus le haut de nos chaussures. Nous atteignons alors ce que Nikolaï qualifie de tundra. Les lichens crépitent sous nos pas et les lagopèdes s’envolent pour trouver refuge dans les rares bosquets de rhododendrons ou de résineux ratatinés. Après une pause thé nous passons un col où la vue vers le Sud se dévoile enfin un peu mieux. L’enchaînement de vallées et de sommets est à couper le souffle.

Et pour les furieux : les deux pixels noirs dans la prairie à gauche de l'éboulement, lui même à gauche du lac, ce sont des ours...

Et pour les furieux : les deux pixels noirs dans la prairie à gauche de l’éboulement, lui même à gauche du lac, ce sont des ours…

Je pense qu’il est inutile de décrire ma réaction lorsque je les ai repéré. Par contre à ma simple évocation du mot « bears ! », Nikolaï s’est immédiatement saisi de son flambeau et jettait des regards paniqués dans tous les sens. Lorsqu’il a réalisé la distance raisonnable qui nous séparait des prédateurs, il s’est un peu calmé et a profité du spectacle avec nous. Vassily était au moins aussi ravi que moi, c’était ses premiers ours.

Lorsque nous avons atteint le sommet et commencions à redescendre la crête de l’autre côté de la vallée, j’aurai peut-être dû m’abstenir de signaler à Nikolaï le troisième ours… Le flambeau s’est à nouveau retrouvé dans son poing crispé, il nous a imposé de rester groupés et de ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit est de loin la dernière chose à faire lorsqu’on ne veut pas tomber sur un ours mais je me suis abstenu de lui faire la réflexion, je ne souhaitais surtout pas que l’animal remarque notre présence. Il était en train de fouiner le sol au pied d’un névé surplombé d’un éboulis. La pente entre lui et le sommet de la crête devait déjà faire un bon demi-kilomètre et nous étions encore loin de surplomber le nounours. Par contre je dois reconnaître que le bestiau était assez costaud et que si l’opportunité lui était donnée de nous faire perdre quelques quenottes, un revers de la paluche aurait largement suffi… Une fois que le chemin nous permettait de nous éloigner de l’ours en suivant un versant opposé, Nikolaï s’est un peu détendu. Je n’ai malgré tout pas résisté à l’envie de le faire participer à une petite expérience. Je lui ai demandé de venir avec moi au surplomb de l’ours, là où le vent descendait de la crête directement vers l’animal. La réaction ne s’est pas faite attendre. Le plantigrade a sorti le museau du sol pour renifler le fond de l’air. Il ne lui a pas fallu une minute pour prendre ses pattes à son cou et partir d’un trot lourd vers le lointain. Il ne nous a jamais vus mais je pense qu’il est toujours en train de courir

Pour ma défense je tiens à vous rappeler que je n'ai pas pris de douche depuis deux semaines.

Pour ma défense je tiens à vous rappeler que je n’ai pas pris de douche depuis deux semaines.

Nous avons poursuivi notre route et les prairies parsemées de fleurs des champs ont vite redonné son sourire à Nikolaï. Nous avions perdu le chemin et nous dirigions en nous repérant à l’isba que nous pouvions parfois entrevoir de l’autre côté de la vallée, mais lorsque nous avons atteint le sommet de l’éboulis qui domine la rivière où nous nous approvisionnions en eau potable, plus rien ne semblait pouvoir gâcher cette belle fin de journée. Rien sauf ce cri strident semblant provenir de souvenirs que j’espérais à jamais oubliés…

Le cri émanait des hauteurs de l’éboulis. Il ne me fallut pas longtemps pour le repérer et instantanément une sueur froide s’est mise à descendre le long de mon dos. Il était là, comme surgis directement du tréfond des enfers, posé sur son rocher à me regarder fixement. À sa maigreur et au point de salive que je pouvais voir étinceler à la comissure de ses lèvres, je savais très bien ce qu’il avait en tête. Je pensais ne plus jamais avoir le malheur d’en croiser un mais il était là :

Un pika !

Un pika !

Oui un pika ! Rappelez-vous ! Ces créatures diaboliques qui avaient déjà failli avoir ma peau au Kyrghyzstan (voir https://whereisremi.wordpress.com/2011/08/08/jeanneton/) ! Et on osait me mettre en garde contre les ours ? Mais ces vicieux lagomorphes doivent dévorer trois ours à chaque petit-déjeuner ! Et qu’avions-nous pour nous protéger contre ce dangereux prédateur ? Un flambeau de détresse ! Nous mais de qui on se fout dans ce pays ! Je ne saurai jamais comment-nous avons pu en réchapper mais je peux vous garantir que je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Et c’est avec un franc soulagement que j’ai suivi Nikolaï le lendemain sur la route du retour…

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Baïkakal

5 juillet

 

L’arrivée à Irkoutsk se révéla être loin de marquer la fin de mon périple. Je devais encore me rendre dans un endroit semblant presque plus reculé que l’île d’Amsterdam. N’ayant trouvé ni d’hôtes pour m’héberger en ville, ni d’intérêt particulier pour m’inciter à y séjourner, je me suis directement mis en route pour Tanhoy (Танхои). Après plusieurs heures de routes, la marshrutka me dépose à un croisement où me rejoint Yuri. Yuri travaille pour la réserve naturelle du Baïkal, il bosse sur pas mal de truc en même temps et si il m’a invité c’est pour l’aider à faire tourner sa station de baguage des oiseaux migrateurs. Je vous en dirai plus plus tard.

Après un petit tour dans les bureaux on est allé rendre visite à Nikolaï. Un autre employé de la réserve qui, à ce que j’ai compris, devrait passer pas mal de temps à la station. On passe ensuite chercher la femme et les deux enfants de Yuri avant de partir pour ma nouvelle demeure. La route qu’on empreinte est celle qui mène à Vladivostok, soit la version carrossable de la ligne de chemin de fer transsibérienne, qui d’ailleurs la longe.

Il ne faut pas être pressé par contre...

Il ne faut pas être pressé par contre…

Après un long trajet nous atteignons la rivière Mishiha (Мишиха), elle marque plus ou moins la limite Est de la réserve. De là un chemin vaguement praticable en voiture nous amène à un hameau coincé entre la rivière et le lac Baïkal. Financé par le gouvernement qui veut promouvoir l’écotourisme, la réserve y a fait construire une sorte de village vacance flambant neuf, tenu par Sergueï et Oksanna. Le petit lotissement est vide et un des congélateurs est utilisé par les ornithologues de la station. Mais si toute la famille de Yuri nous a accompagné c’est aussi parce qu’on y trouve un superbe banya (Баня), la version locale du sauna. Causer boulot avec un nouveau patron, à poil dans un sauna, là j’avoue j’innove…

Une fois qu’on a bien transpiré Yuri m’accompagne chez moi, une sorte de remorque de camion réaménagée en roulotte grand luxe, posée dans une clairière à l’écart du hameau. Tout y est, poêle à bois, gazinière, panneaux solaires et même, par intermittence, Internet ! Il manque juste l’eau courante mais comme je suis garé à quelques dizaines de mètres du lac ce n’est pas vraiment un problème. Pas de douche non plus mais j’ai mon propre banya ! Les russes en ont fait une version de camping qui consiste en une tente et un poêle spécialement conçus pour, et avec le Baïkal juste à côté je n’ai que quelques pas à faire pour me jeter dans l’eau glacé après une bonnes suée !

Home sweet home !

Home sweet home !

J’ai passé mes premiers jours seul dans la station, et comme les oiseaux ne se bousculent pas encore j’ai largement eu le temps de faire le tour du propriétaire. Indéniablement c’est le lac qui attire le plus l’attention. Il est entouré de hautes montagnes aux sommets enneigés et le soleil d’été qui frappe la surface de ses eaux glacées le coiffe d’un épais brouillard. Du coup lorsqu’on est sur ses berges on ne distingue pas l’horizon est l’impression d’être au bord d’une mer est encore renforcée. Régulièrement on entend le tonnerre résonner au loin alors que le soleil brille fort au-dessus de nos têtes. Le lac est tellement immense que la météo peut-être complètement différente d’une de ses extrémités à l’autre.Par contre lorsqu’une tempête nous tombe dessus elle laisse derrière elle un paysage surprenant. Une île immense apparaît à l’horizon. Il s’agit en réalité de la berge opposée mais les dimensions gigantesques du Baïkal donnent l’illusion que, de part et d’autre de cette berge, l’horizon se perd dans les eaux.

Après quelques jours Nikolaï et Sergueï sont venus me rejoindre dans ma retraite. Sergueï est un ornithologue russe qui travaille en ce moment dans la réserve, plus haut dans la montagne, de l’autre côté des deux voies transsibériennes. Les ours en rut violent la vaisselle qu’il laisse sécher sur sa table de jardin en ce moment, il est donc venu prendre du repos près du lac. C’est le meilleur spécialiste des oiseaux du coin que j’ai rencontré jusqu’ici et il devrait m’aider à tirer au clair les quelques identifications délicates que je pourrais croiser. Mais pour l’instant les rares oiseaux qui se prennent dans mes filets sont assez communs et avec les collègues on s’évertue surtout a essayer de se comprendre les uns les autres. Ce à quoi nous nous débrouillons plutôt bien, en témoigne la première soirée que nous avons passé tous ensemble…

Après un bon dîner russe dans la clairière en compagnie de Yuri, nous sommes allés observer le soleil embraser le ciel au dessus de la rive d’en face. Dans le climat si spécial qui précède les tempêtes, et accompagnés d’une vodka locale, nous avons trinqué à la santé des ours obsédés, de l’amitié entre les peuples, des phoques, de la beauté et de la vie. Puis nous sommes rentrés, hilares et bien bourrés, sous une pluie battante, pour débattre dans le wagon de la solidité des fourchettes de Mao comparés à celles de Staline, le tout en dégustant une mixture à base d’un spiritus que Nikolaï bricole lui même…

J'espère sincèrement que vous n'avez pas lu cet article depuis un bureau tout pourri où vous passez votre mois de juillet...

J’espère sincèrement que vous n’avez pas lu cet article depuis un bureau tout pourri où vous passez votre mois de juillet…

 

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