Boucle d’or

13 juillet

 

Lors de sa visite hebdomadaire au banya la semaine dernière, Yuri a emmené avec lui deux jeunes étudiants russes qui ne parlent pas un mot d’anglais, Dasha (Даша) et Ivan (Иван). L’idée est de les former au baguage pendant une dizaine de jours. Et bien sûr qui c’est qui s’y colle ? C’est bibi ! Mes autres collègues m’ont tous abandonné avec les deux nouvelles recrues. Je ne vous raconte pas la galère, pour le coup j’ai arrêté de me plaindre du manque d’oiseaux. Si Ivan commence à trouver l’expérimentation de la langue de Shakespeare amusante, en une semaine Dasha ne m’aura accordé qu’un « Good morning »…

Du coup je continue à m’occuper autrement et notamment grâce à un cadeau de Nikolaï :

IMG_4693

Le kit du parfait petit pecheur.

J’ai découvert ici une technique de pêche assez étonnante que je vais tenter de vous décrire. Pour commencer il vous faut un lac avec une surface assez calme, ce qui sur le Baïkal n’est pas forcément évident. Ensuite il vaut mieux pratiquer cette technique au petit matin ou au coucher du soleil, quand les ombles en chasse font apparaître des petits cercles à la surface de l’eau. Ce qui permet aussi de profiter du paysage dans toute sa splendeur.

Ensuite il vous faut du matériel. Je vais commencer par cet étrange petit radeau bleu que vous voyez sur la photo et que je vais appeler le bouchon pour simplifier. Il consiste en deux flotteurs reliés par deux cales en bois. Sur la face externe d’un des flotteurs sont plantées deux agrafes, à côté de chaque cale. Le bouchon fait un peu penser à une maquette grossière de catamaran et doit flotter sur l’eau en maintenant les agrafes quelques centimètres au-dessus de la surface du lac. Il vous faut ensuite une ligne en nylon que vous enroulez autour du moulinet en bois que vous voyez sur la photo. Au bout de votre ligne vous attachez une sorte de crochet solide avec un système de fermeture similaire à ceux des épingles à nourrisse. Enfin le plus important, les bas de ligne. Montez plusieurs petits hameçons en mouches. C’est-à-dire que vous fixez des petits bouts de laine, de plumes, etc, à vos hameçons. Puis vous les reliez à la ligne principale par l’intermédiaire de petits bouts de nylon de manière à ce qu’elle en ait une petite dizaine disposés les uns après les autres à son extrémité.

Voilà pour la préparation. Maintenant la pêche à proprement parler. Vous placez votre bouchon sur la berge face au lac, comme si votre catamaran allait se jeter à l’eau. Vous fixez ensuite votre ligne à l’agrafe la plus proche de l’eau par l’intermédiaire du crochet. Puis déroulez votre ligne en vous éloignant doucement du bouchon. Une fois que tous les bas de ligne sont déroulés vous pouvez mettre le bouchon à l’eau. Et c’est là que la magie opère, en continuant de longer le rivage dans la même direction que celle que vous avez suivie pour dérouler votre ligne, le bouchon va effectuer un arc de cercle pour venir se placer en face de votre berge. Vous n’avez plus qu’à continuer à avancer, en déroulant progressivement votre ligne si vous voulez éloigner votre bouchon du rivage. Entre vous et votre bouchon, votre ligne va survoler la surface du lac et chacun de ses bas de ligne est juste assez long pour que la mouche caresse la surface de l’eau, à la manière d’une éphémère en train de pondre.

Je n'ai pas encore de meilleure photo mais ça doit donner quelque chose comme ça.

Je n’ai pas encore de meilleure photo mais ça doit donner quelque chose comme ça.

Autant vous dire que l’efficacité est redoutable. Dès que votre bouchon est en croisière, les ombles sautent dans tous les sens. Le problème c’est que dès que vous avez accroché un poisson, son poids est suffisant pour noyer le reste de la ligne et il est rare d’en attraper plus d’un en un seul lancé. L’autre souci c’est que ce premier poisson est souvent trop petit pour être mangé. Par contre lorsque vous attrapez une omble de taille raisonnable c’est Noël, personnellement j’en raffole et pourrais en manger tous les jours.

Mais fermons cette parenthèse pour revenir à nos moutons. Vendredi dernier Yuri est repassé à la station et cette fois encore il avait une surprise pour moi. Il m’avait obtenu un sésame dont je rêve depuis mon voyage au Kyrghyzstan, un permis d’entrer pour une zapovednik (Заповедник). Les zapovednik sont l’équivalent soviétique de nos réserves naturelles. Elles correspondent au plus important statut de protection d’un milieu, il est interdit d’y pénétrer et surtout interdit d’y exercer une quelconque activité économique. Seuls les rangers et les scientifiques détenteurs d’un permis spécial peuvent y circuler, mais comme on dit en Russie, on peut toujours s’arranger.

Bref voilà donc Yuri qui nous dépose Vassily (Васили), le professeur de Dasha et Ivan, Nikolaï et moi sur le bord de la transsibérienne avant de retourner à la station pour garder la boutique tout le week-end. Ah oui parce que comme son nom ne l’indique pas, la réserve du Baïkal ne concerne pas du tout le lac. Les berges du lac sont habitées, puis bordées par une voie ferrée et une route très fréquentées. La réserve commence donc au Sud de cette route.

Notre randonnée doit faire huit kilomètres et Nikolaï m’a promis un trajet difficile, la raison pour laquelle Dasha et Ivan ne nous accompagnent pas. Je ne sais pas si mon année sur l’île d’Amsterdam y est pour quelque chose mais je n’ai pas la même vision que les russes d’une randonnée difficile…

Après à peine un kilomètre expédié en vingt minutes, nous atteignons le campement de Sergueï.

Et là je comprends mieux son problème avec les ours...

Et là je comprends mieux son problème avec les ours…

Nous prenons donc le thé avec lui, ce qui en Russie consiste à taper le gueuleton pendant une heure. Nous reprenons ensuite notre route sur un chemin très bien entretenu à un rythme très lent. Nikolaï nous impose une pose au moins à chaque kilomètre parcouru, pause pendant laquelle il se grille un paquet de clopes. Le paysage est merveilleux. Après le campement de Sergueï nous laissons définitivement les boulots et le sol spongieux recouvert de prêles derrière nous pour nous enfoncer dans la taïga. Les conifères sont rois et la forêt n’a jamais été victime de l’Homme. Les épicéas multi-centenaires meurent sur pied et leurs cadavres finissent par joncher un sol où poussent myrtilles, groseilles et fougères. Les robins à flancs roux et pouillots de Pallas chantent à tue-tête tandis que je passe pour un abruti en m’émerveillant devant les fourmilières géantes. Au bout du sixième kilomètre, exténué, Nikolaï décide de prendre le thé au bord d’un torrent. Pour qu’un russe nous propose de s’arrêter près d’une rivière il doit vraiment être crevé. Pour eux la rivière à deux désavantages majeurs, le bruit de l’eau qui court empêche d’entendre les ours approcher, et elles empêchent les ours de nous entendre approcher. Ici personne ne rigole avec les ours. Les mises en garde à leur encontre m’ont été répétées à maintes reprises et Sergueï ne quitte pas son flambeau de détresse destiné à dissuader les plantigrades. Il continuera à le garder à porter de main même dans l’isba qui nous sert de refuge.

IMG_4935

Le refuge.

Le lendemain nous laissons l’essentiel de notre matériel à l’isba pour randonner vers le sommet le plus proche. Dès notre départ j’ai peur que nous perdions notre guide. Nous devons gravir une pente assez raide d’environ cinq cents mètres de haut et Nikolaï me supplie tous les cent mètres pour qu’on fasse une pause. Au final nous arrivons en haut de la crête en une seule traite et il s’effondre au sol entamant un paquet de Максим pendant que j’admire le paysage. La vue de ce côté de la vallée donne essentiellement sur le lac, comme toujours, et sur la Mishiha. Nous entamons ensuite la douce ascension vers le sommet en longeant la crête. Plus nous grimpons et plus les arbres rétrécissent, ne dépassant rapidement même plus le haut de nos chaussures. Nous atteignons alors ce que Nikolaï qualifie de tundra. Les lichens crépitent sous nos pas et les lagopèdes s’envolent pour trouver refuge dans les rares bosquets de rhododendrons ou de résineux ratatinés. Après une pause thé nous passons un col où la vue vers le Sud se dévoile enfin un peu mieux. L’enchaînement de vallées et de sommets est à couper le souffle.

Et pour les furieux : les deux pixels noirs dans la prairie à gauche de l'éboulement, lui même à gauche du lac, ce sont des ours...

Et pour les furieux : les deux pixels noirs dans la prairie à gauche de l’éboulement, lui même à gauche du lac, ce sont des ours…

Je pense qu’il est inutile de décrire ma réaction lorsque je les ai repéré. Par contre à ma simple évocation du mot « bears ! », Nikolaï s’est immédiatement saisi de son flambeau et jettait des regards paniqués dans tous les sens. Lorsqu’il a réalisé la distance raisonnable qui nous séparait des prédateurs, il s’est un peu calmé et a profité du spectacle avec nous. Vassily était au moins aussi ravi que moi, c’était ses premiers ours.

Lorsque nous avons atteint le sommet et commencions à redescendre la crête de l’autre côté de la vallée, j’aurai peut-être dû m’abstenir de signaler à Nikolaï le troisième ours… Le flambeau s’est à nouveau retrouvé dans son poing crispé, il nous a imposé de rester groupés et de ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit est de loin la dernière chose à faire lorsqu’on ne veut pas tomber sur un ours mais je me suis abstenu de lui faire la réflexion, je ne souhaitais surtout pas que l’animal remarque notre présence. Il était en train de fouiner le sol au pied d’un névé surplombé d’un éboulis. La pente entre lui et le sommet de la crête devait déjà faire un bon demi-kilomètre et nous étions encore loin de surplomber le nounours. Par contre je dois reconnaître que le bestiau était assez costaud et que si l’opportunité lui était donnée de nous faire perdre quelques quenottes, un revers de la paluche aurait largement suffi… Une fois que le chemin nous permettait de nous éloigner de l’ours en suivant un versant opposé, Nikolaï s’est un peu détendu. Je n’ai malgré tout pas résisté à l’envie de le faire participer à une petite expérience. Je lui ai demandé de venir avec moi au surplomb de l’ours, là où le vent descendait de la crête directement vers l’animal. La réaction ne s’est pas faite attendre. Le plantigrade a sorti le museau du sol pour renifler le fond de l’air. Il ne lui a pas fallu une minute pour prendre ses pattes à son cou et partir d’un trot lourd vers le lointain. Il ne nous a jamais vus mais je pense qu’il est toujours en train de courir

Pour ma défense je tiens à vous rappeler que je n'ai pas pris de douche depuis deux semaines.

Pour ma défense je tiens à vous rappeler que je n’ai pas pris de douche depuis deux semaines.

Nous avons poursuivi notre route et les prairies parsemées de fleurs des champs ont vite redonné son sourire à Nikolaï. Nous avions perdu le chemin et nous dirigions en nous repérant à l’isba que nous pouvions parfois entrevoir de l’autre côté de la vallée, mais lorsque nous avons atteint le sommet de l’éboulis qui domine la rivière où nous nous approvisionnions en eau potable, plus rien ne semblait pouvoir gâcher cette belle fin de journée. Rien sauf ce cri strident semblant provenir de souvenirs que j’espérais à jamais oubliés…

Le cri émanait des hauteurs de l’éboulis. Il ne me fallut pas longtemps pour le repérer et instantanément une sueur froide s’est mise à descendre le long de mon dos. Il était là, comme surgis directement du tréfond des enfers, posé sur son rocher à me regarder fixement. À sa maigreur et au point de salive que je pouvais voir étinceler à la comissure de ses lèvres, je savais très bien ce qu’il avait en tête. Je pensais ne plus jamais avoir le malheur d’en croiser un mais il était là :

Un pika !

Un pika !

Oui un pika ! Rappelez-vous ! Ces créatures diaboliques qui avaient déjà failli avoir ma peau au Kyrghyzstan (voir https://whereisremi.wordpress.com/2011/08/08/jeanneton/) ! Et on osait me mettre en garde contre les ours ? Mais ces vicieux lagomorphes doivent dévorer trois ours à chaque petit-déjeuner ! Et qu’avions-nous pour nous protéger contre ce dangereux prédateur ? Un flambeau de détresse ! Nous mais de qui on se fout dans ce pays ! Je ne saurai jamais comment-nous avons pu en réchapper mais je peux vous garantir que je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Et c’est avec un franc soulagement que j’ai suivi Nikolaï le lendemain sur la route du retour…

Advertisements

2 Réponses so far »

  1. 1

    papa said,

    Entre papa ours, maman ourse et pikatchou, que des histoires pour endormir les enfants.
    Message envoyé du Petit-Jailly


Comment RSS · TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :