Tous à plumes !

20 juillet

 

Il y a comme un vent de changement sur les berges du lac Baïkal depuis une semaine. Les orages violents succèdent aux journées assomьantes sous un soleil de plomb, le tout entrecoupé d’étranges brouillards. Les insectes se font plus rares et les moustiques moins opзressants. Mais surtout la plupart des oiseaux ont arrêté de chanter.

Même la locustelle de Pallas.

Même la locustelle de Pallas.

À mon arrivée l’air était rempli de chants, tous plus variés les uns que les autres. Du chant super élaboré de la calliope de Sibérie à celui franchement bâclé du pinson du Nord. Les mâles emplumés s’en donnaient à cœur joie pour asseoir leurs souverainetés sur un bosquet ou une roselière. Tout ce bruit pour protéger une ressource importante, la nourriture. C’est qu’il en faut pour nourrir toutes les portées de ces messieurs, et plus le territoire est riche en bouffe, plus les oisillons ont de chance de s’en sortir. D’autant plus que d’ici peu, nombre d’entre eux vont entamer leur première migration.

On voit ainsi les familles de gobemouches, pipits et pouillots s’y mettant en famille pour dévorer en masse les insectes. Chacun à sa technique, les gobemouches se perchent sur les arbres pour surveiller les insectes qui s’approchent puis, avec parfois avec des acrobaties impressionnantes, attrapent les arthropodes au vol. Les pipis se spécialisent pour la prospection au sol tandis que les pouillots vérifient sous chaque feuille de chaque buisson s’il ne reste pas une petite chenille à se mettre sous le bec.

Du côté des sédentaires on est un peu moins tatillons et les mésanges s’associent avec les sitelles et les pics pour former d’immenses essaims qui dévastent toute microfaune sur son passage. Sur le Baïkal par contre c’est plus calme. Les hérons sont partis mais les garots à œil d’or continue à survoler le lac en formation serrée, tandis que les poussins de harles n’ont toujours pas de plumes.

Mais faire des réserves pour l’hivernage ou la migration n’est pas la seule raison de cette hyperactivité. Les oiseaux ont aussi besoin d’énergie pour muer.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Les plumes ont été mises à rude épreuve ces derniers mois et il est temps que de nouvelles les remplacent. D’autant plus que pour les mâles, plus de raisons de faire le beau. Un plumage plus sobre est tout indiqué pour échapper aux prédateurs, notamment les rapaces qui eux aussi pensent au grand voyage et aimeraient bien s’empiffrer un peu avant.

Vous l’aurez compris, toute cette agitation aviaire est la raison de ma présence ici. Et oui, encore une fois, je me retrouve à l’autre bout du monde pour embêter les oiseaux et leur coller de petites bagues sur les pattes. La raison est encore une fois de mieux comprendre leur biologie et surtout, dans le cas présent, leurs déplacements. C’est assez rigolo pour moi d’être ici parce que je me retrouve entre deux régions du globe où j’ai déjà travaillé sur les oiseaux migrateurs, la Corée et l’Europe, du coup les espèces présentes sont un mélange des deux. Par contre comme en Corée je me retrouve au cœur d’un problème de taille pour les chercheurs qui étudient les migrations en Asie. La plupart des oiseaux que nous capturons ici vont passer l’hiver en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est. Or pour que les données soient intéressantes et productives il faudrait que les numéros des bagues retrouvées sur les oiseaux en hiver, dans le cadre de programmes scientifiques ou sur des oiseaux morts, soient renvoyés au muséum d’histoire naturelle de Moscou. Et bien entendu ce n’est pas le cas. Dans les régions où nos oiseaux passent l’hiver les populations locales sont rarement informées de la démarche à suivre lorsqu’on trouve une bague sur un oiseau. Une bague au Bengladesh risque plus facilement de finir dans une casserole qu’entre les mains des chercheurs. Quant à la coopération scientifique internationale de pays comme la Chine, je ne préfère pas en parler…

Un pipit à dos olive l'hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l'un des nombreux que nous baguons en ce moment.

Un pipit à dos olive l’hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l’un des nombreux que nous baguons en ce moment.

C’est au cours de mon dernier voyage en Asie que j’ai entendu parler de la station de baguage du Baïkal. Elle avait eu ses heures de gloires dans les années quatre-vingts et à l’époque les oiseaux défilaient dans les filets. Mais elle n’a pas résisté à l’effondrement de l’Union Soviétique et pendant de nombreuses années les oiseaux du lac ont été tranquilles. La résurrection est toute récente et le retour des bagueurs sur la station date d’il y a à peine deux ans. Le matériel est vieux, on n’est pas prêt de savoir où vont nos oiseaux et la barrière de la langue freine les possibilités internationales mais c’est quand même excitant de faire partie de cette aventure. La motivation est impressionnante et tenir dans les mains un oiseau qui porte une bague depuis deux ans reste assez émouvant.

Alors oui pour l’instant les journées sont un peu creuses et à part une avalanche de mésanges par jour nos filets troués sont souvent vides. Mais ça permet de faire tourner le ciboulot et d’élaborer des stratagèmes pour varier le quotidien. J’ai par exemple pris pour cible ces derniers jours les chevaliers guignette qui nichent à côté de chez nous.

Le chevalier guignette appartient à la grande famille des limicoles, des oiseaux généralement hauts sur patte et inféodés aux milieux aquatiques. Ils ont aussi la particularité d’être de très grands voyageurs (rappelez-vous les barges néozélandaises!) et les baguer représente donc un réel intérêt. Le chevalier guignette est très commun, vous en avez sûrement déjà vu sans le savoir. Des bords de Loire aux plages d’Okaïdo, du Cap à Sidney, ils sont partout, fuyant l’hiver où qu’il se trouve. Et il n’y a pas de raisons pour qu’ils se privent d’aller nicher sur les bords du lac Baïkal. Le nid est généralement caché au pied d’un buisson en haut des plages de galets. Pour être sûr qu’il ne soit pas découvert, les parents ont une stratégie toute particulière. Si un intrus s’approche du nid, l’adulte s’envole en beuglant comme un veau pour aller se poser plus loin, l’idée étant de monopoliser l’attention de l’inoportun, et de le détourner du nid, ainsi que de prévenir les poussins qui se baladeraient trop loin de la sécurité du buisson. Par contre quand on connait la combine on peut arriver à deviner où se situe le nid, après de nombreux essais… Et après de multiples tentatives et beaucoup de chance on arrive à surprendre un poussin trop jeune pour voler et à l’attraper avant qu’il ne s’enfonce dans les broussailles.

Il m'aura fait courir.

Il m’aura fait courir.

Honnêtement, jusqu’ici c’est le seul que j’ai réussi à attraper. Il va très bien, je le revois souvent lorsque je tente d’ajouter ses frères et sœurs à mon tableau de chasse. Sauf que maintenant ils commencent à maitriser l’envol sur de courtes distances et je deviens sérieusement défavorisé…

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2 Réponses so far »

  1. 1

    Gagarine said,

    Bah oui, mais pourquoi t’apprends pas à voler toi ? Ça te serait vachement utile pour attraper les piafs et pour échapper aux pikas !


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