Old school

27 juillet

 

Avec les vacances d’été les plages du Baïkal se peuplent. Des Russes des quatre coins de la fédération viennent pêcher et barboter dans les eaux limpides. Andreï a même hébergé une sorte de colonie de vacances pendant quelques jours. Et pour les touristes la curiosité n’est pas le lac mais cet étrange français sortit d’on ne sait où et qui est désormais obligé d’enfiler un maillot quand il va se baigner après son banya.

Du côté des humains avec qui je partage mon quotidien il y a eu du changement. Dasha et Ivan sont reparti il y a un peu plus d’une semaine. On ne peut pas dire qu’ils me manquent, ils me demandaient plus de boulot qu’ils ne m’aidaient et Dasha n’aura ajouté à son unique « Good morning » qu’un « Rémi help me ! » lorsqu’elle s’est retrouvée débordée face à un filet rempli de mésanges. Mais pour leur défense ça ne doit pas être facile de supporter au quotidien un ornithologue qui ne parle pas votre langue.

Et ils s'en sont quand même bien sorti.

Et ils s’en sont quand même bien sorti.

Ils ont été remplacés par Sergueï qui a fini sa troisième saison consécutive d’inventaire dans la réserve, sa dernière. Depuis il squatte le wagon et le moins qu’on puisse dire c’est que la cohabitation est plus animée. Il ne parle pas plus anglais que mes derniers stagiaires et ça pose là aussi problème, mais il est considéré comme une pointure dans le coin et pour mes autres collègues sa parole est sacrée. C’est un vieux de la vieille dans le domaine de l’ornithologie et ses méthodes ont parfois tendance à me choquer. Pour bien l’illustrer je vais vous raconter l’exemple de cette petite linotte que j’ai sauvé d’un destin tragique.

Pour commencer il faut savoir que les fondations de l’ornithologie moderne reposent sur un socle qui n’est pas forcément des plus glorieux. En effet, il fut une époque où les chercheurs du monde entier massacraient allègrement toutes les espèces du globe pour remplir les collections des musées d’histoire naturelle de milliers de specimens empaillés. La frénésie de la collection a eu des effets désastreux comme le célèbre génocide dont fut victime le huia dimorphe en Nouvelle-Zélande et que j’ai déjà évoqué sur ce blog. Malgré tout il fallait quand même que ce massacre ait du bon. Avec tous ces oiseaux naturalisés il était beaucoup plus facile de trouver une cinquantaine de linottes à se mettre sous la main et ainsi pouvoir tranquillement établir la différence entre la mélodieuse (Acanthis cannabina) et celle au bec jaune (Acanthis flavirostris). Ah oui parce qu’il ne faut pas se fier au nom des oiseaux pour les identifier, on tombe toujours sur des cas qui sont bien moins évidents qu’annoncé.

Ce genre de truc par exemple...

Ce genre de truc par exemple…

Les temps ont bien changé et désormais même si on tombe sur une espèce nouvelle on ne la zigouille pas pour l’enfermer dans le tiroir d’un musée. Les mensurations sont prises sur les oiseaux vivants et si par hasard on tombe sur un cadavre frais on le naturalise. D’ailleurs si l’un d’entre vous tombe un jour sur un cadavre bien récent d’albatros d’Amsterdam sachez qu’il n’en existe aucun exemplaire naturalisé et que je connais des gens que ça peut intéresser. Tout ça s’est bien beau mais quand on est un chercheur russe qui ne parle pas un mot d’une autre langue, le nombre de specimens ou de mensurations à disposition devient tout de suite plus réduit. Et lorsqu’on a entre les mains une petite linotte à peine sortie du nid même le plus bilingue des ornithologues a du mal à faire la part des choses. Et oui parce que ça aussi c’est le souci du moment, on ne trouve essentiellement dans nos filets que des juvéniles. Ce que dans un jargon un peu moins scientifique nous appelons plus communément les djeuns. Normalement ça doit plus vous parler. Vous savez ces jeunes individus à l’aube de l’émancipation. Un aspect, voire même un comportement, assez étrange, tellement obnubilés par l’idée de se démarquer des adultes qu’ils en arrivent à tous se ressembler. Un besoin de marginalisation qui finit ironiquement par tous leur donner l’aspect d’une seule et même espèce, parfois complètement à l’opposé des adultes. Et bien en ce moment chez les oiseaux c’est la saison des djeuns. Tout excités à l’idée de découvrir à quoi peut ressembler ce vaste monde, ils n’ont pas l’expérience des adultes et tombent plus facilement dans nos filets.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l'air pressée d'apprendre ce que lui réserve le Sud.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l’air pressée d’apprendre ce que lui réserve le Sud.

Mais tout ceci nous éloigne de notre petite linotte et de son destin un peu trouble. Mais que va donc vouloir en faire ce scientifique russe qui ne sait pas comment l’appeler ? Et bien c’est simple, avec le plus grand sérieux du monde il m’annonce que si nous ne pouvons pas déterminer l’espèce il va l’euthanasier, faire des études génétiques et l’empailler… Alors là je panique. Je veux bien m’adapter aux coutumes locales mais j’ai mes limites. Je suis certain que des cadavres de petites linottes il y en a déjà bien assez dans les musées. Si Sergueï ne veut pas avoir recours à la communauté scientifique internationale pour son identification, il va falloir trouver autre chose, et vite. C’est alors que mon collègue m’annonce que si je lui trouve une photo de jeune linotte assez convaincante sur Internet il acceptera de l’identifier à partir du document. Autant l’assumer tout de suite, il n’y a pas moins scientifique comme démarche… Et là où les ouvrages méticuleux de Svensson avaient échoué, une photo prise au Kazakhstan par un illustre inconnu et légendée Acanthis flavirostris a su convaincre Sergueï. En partant notre linotte avait quand même l’air bien mélodieuse mais je préfère la savoir baguée sous une fausse identité dans une steppe mongole qu’avec son nom étiqueté à sa patte au fond d’un tiroir du musée d’histoire naturelle de Moscou.

Entre les lubies meurtrières de Sergueï et Nikolaï qui veut faire passer un pouillot verdâtre pour un pouillot à grands sourcils en suivant les indications d’une clé de détermination qui date de l’Union Soviétique, les noms d’oiseaux ne sont parfois pas très loin de littéralement voler. Mais les prises de bec finissent toujours par s’oublier dans la bonne humeur autour des ombles attrappés par Sergueï et préparés par Nikolaï, le tout en fredonnant du Piaf. Oui on peut difficilement faire plus cliché pour des ornithologues.

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd'hui...)

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd’hui…)

 

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4 Réponses so far »

  1. 1

    papa said,

    Ne ramène pas Sergueï et Nikolaï au Petit-Jailly sinon il va y avoir une collection de d’jeuns qui vont finir empaillés dans un obscure musée de Russie

  2. 3

    Gagarine said,

    Tiens, je viens de tomber sur un cadavre à peu près frais de moineau, ça t’intéresse ?
    Enfin je crois que c’est un moineau… Déjà, il n’a pas voulu me dire comment il s’appelait. Et puis pour moi y a que quatre espèces de passereaux : les moineaux, les pigeons, les corbacs et les hirondelles vertes et violettes à face blanche d’Amérique du Nord.


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