Archive for janvier, 2015

Téléréalité

22 janvier

Un mérion en soi ça ne casse pas trois pattes à un canard. Un petit moineau vaguement flashy au dimorphisme sexuel peu prononcé.

La femelle a les plumes de la queue un poil plus courtes que le mâle.

La femelle a les plumes de la queue un poil plus longues que le mâle.

Ce n'est pas évident au début...

Ce n’est pas évident au début…

Non si tant de personnes étudient les mérions ce n’est pas seulement parce que la photo de couverture de la thèse est plus jolie que celle d’une étude sur le comportement nécrophage du babiroussa. Les mérions ont une particularité qui intéresse beaucoup de monde : leur vie sociale. Je vous préviens tout de suite c’est un sacré bordel, dans tous les sens du terme… Les mérions sont sédentaires et vivent en groupe sur des territoires plus ou moins grands. Le groupe ne compte généralement qu’une femelle. Et c’est elle qui porte la culotte. Quelques groupes incluent des femelles subalternes. Ce qu’elles font là a ne pas pondre de mioches reste un peu un mystère. Il est possible qu’elles soient de futures mamans en stage ou bien juste stériles. La femelle dominante gère un peu tout, de la construction du nid au nourrissage des poussins en passant par la quête du partenaire idéale et l’incubation des œufs. Contrairement à la plupart des espèces d’oiseaux elle participe même à la protection du territoire en beuglant un chant très joli aux quatre coins de sa réserve de bouffe ! Du côté des mâles, qui constituent la majorité du groupe, il y a aussi un dominant mais franchement il n’est pas facile à distinguer des autres couillus. Généralement c’est le plus vieux. En temps normal ce n’est pas franchement une information très utile sur le terrain mais en ce moment la différence est plus visible que d’habitude. Le plumage standard de tous les mérions est le marron qu’arborent en permanence les femelles. C’est seulement à l’approche de la saison de la reproduction que les mâles muent et se transforment en petits joyaux. Sauf qu’à la fin de la saison, c’est à dire maintenant, ils perdent progressivement leurs plumes bleues pour passer d’un plumage viril à une parure un peu plus efféminée… Ce qui est intéressant c’est que plus un mérion est âgé et plus il perdra son plumage nuptial tard dans la saison. Certains vieux lascars en arrivent même à muer directement d’un plumage nuptial au suivant sans passer par la case moche. En gros la mue c’est l’acné des mérions, si dans un groupe vous voyez un mâles qui perd ses plumes bleues, vous savez qu’il n’est pas dominant.

Qui est superbe maintenant?

Qui est superbe maintenant?

Personnellement je m’attendais plus à distinguer le mâle dominant en cherchant celui qui porte des cornes dans le groupe. Le concept de domination chez les mérions est assez différent de celui qu’on vous enseigne dans les caves des clubs sado-masochistes de la rue Saint-Denis… En théorie le mâle dominant est censé être celui qui féconde la femelle, le père des futurs petits quoi. Dans les faits monsieur n’est pas très doué quand il s’agit de dominer bobonne. Les chercheurs qui étudient ces charmants petits oiseaux ont découverts que les mâles d’un territoire sont rarement les parents biologiques des petits de la femelle dominante. En observant cette dernière un peu plus attentivement ils se sont rendus compte que, après avoir finit de construire son nid, la belle attend la tombée de la nuit pour aller faire la tournée des buisson des quartiers rouges de Serendip et se fait culbuter joyeusement par le premier bleuâtre qui passe. C’est du propre mais bon, pendant que le soit-disant dominant est en train d’être fait cocu, il est certainement tranquillement en train de trombiner la voisine… Mais une fois les orgies terminé c’est beaucoup plus sage ! Lorsque les œufs sont pondus tout le monde se plie en quatre pour nourrir la femelle puis les poussins, qu’importe la paternité. Lorsque le groupe en est à sa deuxième portée il arrive même que les poussins nés des premiers amours de la saison, âgés à peine d’un mois et demi, viennent aux-aussi en aide à leur petits frères et sœurs en participant au nourrissage. Beaucoup plus mignons d’un coup. Maintenant que vous en savez plus sur la vie trépidante des mérions superbes il est temps que je vous explique en détail ce que nous faisons pour en connaître encore plus sur eux.

Tu aurais mieux fait de te comporter comme un oiseau classique petite dévergondée !

Tu aurais mieux fait de te comporter comme un oiseau classique petite dévergondée !

La première étape, en août et septembre, consiste à baguer autant d’oiseaux que possible sur la zone que nous voulons étudier. La plupart des mérions de la zone sont bagués maintenant mais il arrive quand même que de nouveaux individus s’installent avant la saison de reproduction. Les oiseaux sont bagués avec une bague en métal qui porte un numéro unique mais aussi trois bagues en plastique de couleur. La combinaison de ces bagues permet de reconnaître l’individu sans avoir besoin de le capturer. J’ai déjà détaillé le principe quand je bossais sur des miros en Nouvelle-Zélande alors je ne vais pas me répéter. Une fois que tous les oiseaux sont bagués il faut ensuite établir une carte des territoires et identifier la femelle qui s’y est établie et les mâles qui lui sont soumis. Puis arrive l’étape sur laquelle ont travaillé Alice, Aude et Eva pendant trois mois. Il faut trouver les nids de chaque femelles et suivre leur évolution. Selon la motivation de la femelle la construction du nid peut prendre de deux jours à une semaine, voir deux pour les vraies feignasses. Le nid est visité tous les trois jours pour connaître précisément la date de ponte. Trois jours ça n’a pas l’air très précis comme ça mais dans les faits la femelle pond en moyenne trois œufs, chacun avec un jour d’intervalle. Lorsque les premiers œufs apparaissent dans un nid il suffit de les compter pour avoir une idée assez précise de la date de ponte. Une fois le dernier œuf pondu, la femelle se met à couver. C’est là qu’Ashton intervient. Ashton est une thésarde australienne supervisée par Michelle. Elle cherche à étudier le comportement maternel des femelles mérions. Elle pose donc des caméras près des nids dans lesquels le dernier œuf a été pondu il y a deux jours. Le but est de comparer le temps que chaque femelle passe sur ses œufs. À plus long terme les résultats intéressent aussi beaucoup Michelle. Les femelles issue de femelles qui couvent plus attentivement vont elles reproduire ce comportement avec leurs propres couvées ? Le comportement d’un mérion est il influencé par l’assiduité avec laquelle sa mère l’a couvé ? Si deux femelles pondent en même temps on procède à un échange des œufs entre les deux nids. Le but est d’avoir des petits élevés par des parents adoptifs, c’est essentiel si on veut découvrir des différences entre les caractères innés et acquis. C’est une manipulation que j’avais déjà effectué avec des manchots royaux à Crozet et que je n’aime pas vraiment. Le risque que l’oiseau abandonne ses œufs est assez élevé. Au final j’ai échangé les seuls œufs que m’avait laissé Alice avec ceux d’une femelle suivie par Eva. La manipulation s’est très bien passée et les femelles couvent aujourd’hui leurs nouveaux œufs avec amour.

Tout en douceur.

Tout en douceur.

Non content d’avoir des mœurs très intéressantes, les mérions sont aussi réglés comme des horloges, ce qui les rend d’autant plus facile à étudier. Les œufs vont toujours éclore quatorze jours exactement après que le dernier ait été pondu ! Pas un jour de plus, un jour de moins dans de très rares cas. Du coup même si on a un doute d’un jour ou deux sur la date de ponte on peut se rattraper avec la date d’éclosion. On vérifie donc que tout le monde a bien éclot et parfois on tombe sur une surprise. En partant Alice m’avait laissé trois nids actifs. Je vous ai déjà parlé de l’un d’entre eux, maintenant le suivant. Le nid était placé en hauteur et Alice n’avait jamais pu l’atteindre pour vérifier le nombre d’œufs qui s’y trouvaient. Étant un poil plus grand qu’elle, j’ai tenté ma chance en arrivant, mais je n’ai pu qu’effleurer un minuscule poussin tout chaud du bout des doigts. Quelques jours plus tard j’ai pu me saisir de l’oisillon qui, étrangement, était tout seul dans son nid. Aude était venue me prêter main forte et à la vue du petit elle a su tout de suite m’expliquer ce qu’il était advenu des ses « frères et sœurs ». Le petit n’était pas un poussin de mérion mais celui d’un coucou de Horsfield, un parasite fréquent du mérion superbe. Sa mère l’avait pondu au milieu des œufs légitimes et la femelle mérion l’avait couvé comme l’un des siens. Les petits coucous éclosent en moyenne deux jours avant les petits mérions, ce qui permet à l’intrus, dès sa sortie de l’œuf, de pousser ses concurrents par dessus bord avant même qu’ils ne voient le jour !

Tueur né.

Tueur né.

Au septième jour après l’éclosion on surveille le nid pour voir si les adultes s’occupent bien de leurs petits et leurs apportent tous à manger. Le but est toujours un peu le même. D’un côté ça nous permet de définir encore plus précisément la nature comportementale de chaque individu adulte, et de l’autre on pourra étudier ce qu’il advient du comportement des poussins une fois adultes selon si ils ont été bien nourris ou pas. C’est ce que j’ai fait pour mon troisième et dernier nid, qui lui n’était pas parasité et avait vu naitre trois jolis petits mérions. Si possible on le fait directement depuis un affût qu’on place à proximité du nid. Le nid en question se trouvant au dessus d’un petit étang ce n’était pas vraiment possible. Dans ce cas là on fait appel aux nouvelles technologies. On place une caméra à proximité de l’entrée du nid et on enregistre les allées et venues des adultes. Une fois la caméra récupéré je visionne tranquillement la vidéo à la maison et j’enregistre tous ce qui s’est passé sur mon Iphone.

Mommy, have you ever noticed anything odd about Mr...Mr. Fuzzybear over there?

Mommy, have you ever noticed anything odd about Mr…Mr. Fuzzybear over there?

Oui vous avez bien lu « mon Iphone ». Ça aussi c’est nouveau d’ailleurs. Ici je travaille vraiment avec du matériel qui me dépasse un peu. Finit la saisie de données pendant des heures depuis un carnet de terrain plein de ratures vers une base de données sur un ordinateur. À Serendip j’enregistre instantanément tout ce que je vois directement sur une base de données de l’université de Melbourne via une application créée de toutes pièces pour le projet sur un Iphone qui m’a été confié ! Forcément au début il faut prendre ses marques, surtout pour un handicapé des nouvelles technologies comme moi. Mais très vite on y prend goût et c’est quand ça plante que je me retrouve perdu maintenant. Enfin bref, revenons à nos mérions. Le lendemain de l’espionnage les choses sérieuses commencent pour nos jeunes mérions. Au huitième jour il faut les baguer. Michelle, Ashton ou Timon, un thésard hollandais, nous accompagnent pour cette manipulation. Pas que ce soit particulièrement compliqué de baguer un poussin quand on a l’habitude mais là encore il faut tester le comportement. La réaction de l’oisillon est filmée lorsqu’il est enfermé tout seul dans un compartiment, puis lorsqu’il est maintenu sur le dos et après tout ça le rythme de ses respirations est mesuré. Vu les mœurs de sa mère ont lui prend aussi un peu de sang pour retrouver génétiquement l’identité du vrai père. Et pour finir il se retrouve avec sa propre combinaison de bagues de couleurs qu’on choisit parmi celles qui sont encore disponibles.

J'espère que les miens ne sont pas épileptiques...

J’espère que les miens ne sont pas épileptiques…

Maintenant que mes poussins ont été bagués il ne nous reste qu’à attendre l’éclosion des deux dernières couvées de la zone d’étude. Vous l’aurez compris, le suivi des nids touche à sa fin. Mais pour moi le travail ne fait que commencer ! Chris, un volontaire américain, vient de nous rejoindre alors qu’Aude et Eva vont nous quitter très bientôt. Avec lui nous allons passer à l’étape suivante de l’étude des mérions superbes de Serendip, que je vous détaillerai plus tard.

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Déchainé

15 janvier

Augustino nous avait abandonné à partir du nouvel an pour retrouver sa copine à Melbourne mais Sophie, que nous avions rencontré chez Don, s’est empressée de venir prendre sa place dans notre chambre. On se retrouvait donc avec une sacrée équipe dans notre sorte de petit appartement que nous louait Tony. Paola et Fransesca, deux Italiennes, partageaient l’autre chambre et Alexandre, un Breton qui bossait tous les jours avec moi, venait souvent nous rendre visite.

Belle brochette de gypsies !

Belle brochette de gypsies !

L’essentiel de mon boulot pour ma dernière semaine à Mildura a consisté à cueillir des pastèques pour Lea. C’est le seul boulot rémunéré à un salaire minimum légal que j’ai eu en Australie, mais ça se mérite. Dans un sens Lea n’est pas la pire des patronnes. Après s’être défoncés à la tâche par quarante-cinq degrés à l’ombre (il n’y a pas d’ombre dans une plantation de pastèques) pendant sept heures durant, nous avons eu droit à une bière fraiche et même été autorisés à changer l’eau limpide de sa piscine en eau boueuse. Oui Lea a une piscine. Quatre quads, deux motos, quatre ou cinq bagnoles mais une seule piscine. Lorsque je parle de fermiers à Mildura il ne faut pas s’imaginer le pauvre type de la Creuse qui ne peut même pas se permettre de se payer ce qu’il fait lui-même pousser. Je ne le répéterai jamais assez mais l’esclavage a clairement encore le vent en poupe dans la région. Une rumeur prétend que si la loi australienne était appliquée autour de Mildura, soixante pour cent des fermiers seraient en prison. Bien entendu c’est faux. Si du jour au lendemain tous les exploitants du coin devaient payer pour leurs crimes, il en resterait bien moins de quarante pour cent à se balader librement dans les rues !

Les vignes seraient bien vides...

Les vignes seraient bien vides…

Quand je parle de fermiers à Mildura il faut plutôt s’imaginer les propriétaires de plantations de coton en Louisiane avant la guerre de sécession, avec le comportement qui va avec. Lorsqu’on cueille des pastèques avec Lea, l’organisation est la suivante. Un tracteur avec une remorque pleine de bennes se positionne entre deux rangées de pieds de pastèques. Deux ou trois personnes sont envoyées en avant pour commencer à cueillir. Leur rôle est de repérer les pastèques les plus évidentes et les plus belles, de les cueillir et de les laisser sur place pour que les cueuilleurs-lanceurs s’en saisissent lorsqu’ils arrivent à leur niveau. Sur la remorque se trouvent deux personnes chargées de placer correctement les pastèques que leur envoient les copains dans les bennes. De chaque côté de la remorque on place trois esclaves cueuilleurs-lanceurs. Ils ont clairement le boulot le plus difficile. Ils doivent se saisir des pastèques déjà cueillies mais aussi repérer celles qui ont été laissées de côté et les acheminer par lancés consécutifs jusqu’aux bennes. Tout ça en suivant l’avancée du tracteur dont la vitesse est régie par Lea qui observe le tout du haut de la remorque en regrettant de manière évidente de ne pas avoir le droit de se servir d’un fouet. Il est strictement interdit de parler, ou même de chanter, pendant qu’on travaille. Tout le monde la ferme, sauf Lea qui y va de ses monologues racistes pleins de haine à l’encontre de ces enfoirés d’aborigènes parasites notamment. Pour mon dernier jour j’ai failli craquer et envoyer une pastèque bien mûre au visage de notre tortionnaire joufflue. L’un de nos nouveaux collègues, David, avait oublié son chapeau et en était à cinq bonnes heures de travail lorsque le thermomètre commençait à attendre les quarante degrés (toujours à l’ombre qu’on n’a pas, surtout sans chapeau). Bien décidée à ramasser autant de fruits que possible pour notre dernier jour, Lea s’efforçait de faire rouler le tracteur à pleine vitesse tout en nous inondant de remontrances si nous manquions la moindre pastèque sur notre passage. Elle se montrait particulièrement cruelle à l’encontre d’un David rougeoyant qui s’approchait dangereusement d’une insolation violente et commençait sérieusement à tourner de l’œil. Malgré plusieurs protestations de plus en plus faiblardes, le tracteur ne s’arrêtera même pas lorsque David s’effondrera et se mettra à vomir sa bile au milieu des pastèques. La réaction de notre patronne bien-aimée ? Une cascade d’éclats de rire, une photo de sa victime pour son Iphone et bien entendu une note dans son carnet pour bien se rappeler de l’heure à laquelle a « fini » David et ne pas le payer plus qu’il ne le mérite…

A ce moment-là ma transpiration a dû se transformer en vapeur car les copains se sont vite interposés entre moi et la grosse baleine qui gloussait sur son attelage. Mes vociférations proférés dans la langue de Molière, ou plutôt celle de JoeyStarr, tandis que je faisais voler rageusement les pastèques ont dû mettre la puce à l’oreille de l’idiote infâme car dix minutes après l’incident le tracteur s’arrêtait. Fuyant mon regard elle nous annonça qu’elle n’avait plus besoin que de trois personnes pour finir ses bennes en un peu moins d’une heure. Je ne me suis pas porté volontaire.

Retrouver les copains à l’hôtel a facilement suffit à me redonner le sourire et j’ai été surpris de ressentir un petit pincement en me dirigeant vers la gare après ma dernière journée à Mildura…

Comme quoi y a du bon partout !

Comme quoi y a du bon partout !

Ma destination était le sanctuaire de Serendip, à une heure de train au sud-ouest de Melbourne. J’y retrouvais Michelle, une chercheuse de l’université de Melbourne que j’avais rencontré peu de temps avant mon arrivée. Ca fait maintenant plusieurs années que Michelle supervise l’étude d’une population de mérions superbes à Serendip. Je vous rassure tout de suite, si cette mission tourne encore autour d’une espèce d’oiseau, il y a quand même du nouveau. L’objet de mon travail ne sert que la recherche fondamentale et je vais même faire mes premiers pas dans l’expérimentation animale ! Modifier le cours naturel des choses pour voir ce que ça donne. En temps normal c’est un domaine qui me rebute pas mal mais en papotant avec Michelle j’ai pu me rendre compte qu’elle prêtait une attention évidente, et peu commune dans ce milieu, à ce que ses recherches n’aient pas un impact trop important sur les oiseaux. Mais que les choses soient quand même claires entre vous et moi. Ce que je fais ici n’a absolument rien à voir avec la protection des mérions, qui ne sont d’ailleurs absolument pas menacés. Certains d’entre-vous m’ont sûrement déjà entendu proférer avec un sourire « je me demande combien de temps il tient sous l’eau ? » lorsque je découvre un nouvel animal, surtout s’il est mignon. Et bien la recherche fondamentale c’est ça. Répondre à des questions inutiles en se donnant des moyens parfois contestables, comme maintenir un bébé koala sous l’eau pour voir le temps qu’il met à agoniser.

A peu près une minute et quinze secondes.

A peu près une minute et quinze secondes.

Alors bien entendu j’ai mon éthique et je ne me compromettrais pas à noyer des bébés mérions. L’autre nouveauté de cette mission c’est que je vais enfin pouvoir participer à une étude comportementale. Celle à laquelle j’apporte mon aide cherche à savoir si le comportement des mérions est obtenu de manière innée ou acquise. Est-ce que les petits de mérions paranoïaques ont tendance à le devenir à leur tour en grandissant ? Pour se faire on dresse un compte-rendu de la nature comportementale de tous les individus étudiés et de leur descendance. Et de temps en temps on échange des œufs entre deux nids pour voir de qui vont tenir les futurs petits.

Concrètement comment ça se passe ? La saison de reproduction a commencé il y a quatre mois. Et ça fait quatre mois que Eva (Pologne), Aude (France) et Alice (Canada) suivent un peu plus d’une centaine de territoires de mérions. Elles identifient les membres des différents groupes, localisent leurs nids, déterminent les dates d’éclosions, échangent les œufs entre deux nids lorsque les dates de pontes correspondent, etc. De mon côté je viens remplacer Alice et donc j’aurai l’occasion dans les jours qui viennent de vous détailler un peu plus le boulot qu’on attend de moi.

Mais en attendant je voudrais bien que vous m’aidiez à répondre à une question qui me turlupine les copains.

Ils n'auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

Ils n’auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

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Bonne poire

1er janvier

Ma quinzaine à Melbourne a payé ses fruits et j’ai pu mettre en branle la machine à faire rêver. Je compte bien vous en faire profiter les copains mais pour l’instant c’est plus de cauchemars dont je vais vous parler…

Ayant quelques semaines à tuer avant de traumatiser la faune locale je me suis dirigé vers l’activité privilégiée des détenteurs d’un visa vacance/travail : rechercher un poste dans une ferme.

La destination idéale dans l’état du Victoria pour ce genre de projet est la ville de Mildura, le long de la rivière Murray qui marque la frontière avec l’état de la Nouvelle-Galles du Sud.

Suivez les pélicans.

Suivez les pélicans.

L’Australie c’est grand, mais alors très grand. Pour aller d’un bout de l’état à l’autre il faut facilement se cogner cinq cent bornes. Un trajet qui suffit à vous faire réaliser que ce n’est pas la taille qui compte. En cinq cent kilomètres à travers l’Europe vous en avez pour vos mirettes mais en Australie vous pourriez aussi bien avoir un poster collé sur la fenêtre de votre véhicule. Le paysage est d’une monotonie qui ferait passer la Champagne pour une région aux paysages diversifiés. Des centaines de milliers d’eucalyptus rabougris après Melbourne, je descend du bus à Mildura. Trente-huit degrés à l’ombre. Ça pique un peu… La région où la quasi totalité du pinard australien voit le jour se situe à la limite de l’outback, cette immense zone désertique qui compose l’essentiel du centre du pays.

Quelques minutes après mon arrivée, Serdar Donmez vient me chercher à la gare. Celui qui se fait appeler Don est ce que les australiens appelle un « contractor », ou du moins c’est ce qu’il prétend être… Il ne me faut pas longtemps pour me rendre compte que je viens d’offrir un joli petit paquet de pognon à un escroc de première catégorie. À force de trop m’habituer à la gentillesse maladive des australiens, je me suis fait avoir comme un débutant.

La manne importante que constitue l’abondance de jeunes étrangers à la recherche d’un petit boulot agricole représente un business colossal. Pour se faire une petite part dans cette montagne d’argent, certaines personnes se sont improvisés contractor ou ont créé les work hostel. Leur but et de mettre en relation les fermiers en manque de main d’œuvre avec les voyageurs en mal de travail, le service étant bien évidemment rémunéré. Ce genre de service est indispensable si vous n’avez pas votre propre moyen de transport ou que vous êtes eu peu limite en temps. Et bien entendu, comme à chaque fois que de l’argent est en jeu, il y a les malhonnêtes.

Cachés en pleine lumière.

Cachés en pleine lumière.

La situation à Mildura est la même que celle que j’avais pu observer en Nouvelle-Zélande. Il existe un code du travail très strict mais absolument personne ne l’applique. La situation des jeunes travailleurs étrangers en Australie approche souvent les aspects d’un esclavage moderne… Profitant abondamment du fait que beaucoup de jeunes voyageurs ne parlent pas anglais ou sont désespérément en manque d’argent, des fermiers et des contractors peut scrupuleux les font travailler dans des conditions parfois terribles. Ainsi Don (je ne m’attarderai pas sur ce triste personnage, une rapide recherche sur Internet vous suffira à en savoir plus sur ses méfaits) ne nous fourniras que deux jours de travail dans un verger où nous devrons cueillir des oranges dans des conditions dangereuses pour un salaire largement inférieur au minimum légal. Le tout avec un « service » payés à l’avance pour deux semaines…

Mais alors, si je m’étais déjà fait avoir en Nouvelle-Zélande, comment ai je pu tomber dans ce piège une nouvelle fois ? Et bien comme si l’attrait d’un travail ne nécessitant ni qualifications particulières ni engagement au long terme ne suffisait pas, l’Australie s’est dotée d’une combine efficace pour inciter les jeunes voyageurs à faire le sale boulot. Si vous passez quatre-vingt huit jours dans l’année à travailler dans le secteur agricole, votre visa est prolongé d’un an ! Vu les opportunités bien plus réjouissantes que peut facilement m’offrir ce pays, c’est une option qui m’a rapidement séduit. Mais bien entendu si Don n’est même pas foutu de me trouver un boulot, je ne suis pas prêt de valider ces fameuses journées…

Au final, me faire avoir par Don comme un débile m’aura permis de rencontrer une nouvelle pelletée de gens très sympa dont Paul, un allemand de dix-neuf ans, et Augustino, un chilien de vingt-six ans.

Souriant même dans l'adversité !

Souriant même dans l’adversité !

Avec ces deux joyeux lascars nous avons quitté notre traquenard pour un hôtel bien plus fréquentable. Notre trio international et improbable a vite attiré la sympathie de tous et notre efficacité a su séduire des fermiers plus honnêtes. Nous nous sommes ainsi retrouvés à recouvrir des vignes de bâches pour protéger le raisin des intempéries, désherber autour de pieds de citrouilles et nous passons d’une année à l’autre en cueillant des pastèques.

Dans notre nouveau chez nous la vie d’esclave agricole moderne est plus facile mais les mathématiques continuent à gérer notre vie. Après notre couteuse mésaventure on se retrouve à calculer le prix de la vie en heure de travail. Ainsi un pack de vingt quatre canettes de bière nous coute six heures de cueillette d’oranges, presque trois heures de pose de bâches ou deux de ramassage pastèques. C’est un exercice rigolo et je vais donc entamer l’année en vous offrant un petit problème à l’ancienne :

Sachant que pour le Boxing Day le pack de vingt-quatre est à moins vingt pour cent de son prix habituel et que nos héros ont jusque là cueilli des oranges pendant douze heures, posé des bâches pendant huit, et ramassé des pastèques pendant dix-huit, combien de canettes de bières vont ils pouvoir se payer le lendemain de l’anniversaire de Jean-Claude ? Vous avez un an.

 Bonne année les copains!

Bonne année les copains!

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