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Le chant des plaines

5 mars

Mon boulot à Serendip se termine doucement et vu le nombre de captures qu’on réalise chaque jour on peut dire qu’il est temps. La courte période de dispersion pendant laquelle les mérions se baladent n’importe où pour tenter leur chance dans divers territoires touche à sa fin et nous ne nous courrons plus dans tous les sens les mains pleines de piafs.

Du coup ça me laisse du temps pour vous parler un peu plus du sanctuaire !

Wouhou !

Wouhou !

La situation géographique du sanctuaire est déjà en soit très intéressante. Nous nous trouvons dans l’une des régions les plus densément peuplées d’Australie et l’espace laissée vacant à la vie sauvage est très restreint. Malgré la proximité de Melbourne, Lara reste avant tout une ville tournée vers l’agriculture. La ville est petite et en dix minutes de marche depuis le centre on atterrit déjà chez les premiers fermiers. L’essentiel de l’activité agricole du coin est focalisée sur l’élevage de bovin. Une orientation assez logique puisque la région marque la limite orientale de ce que les Australiens appellent les Plaines Occidentales du Victoria. Les troisièmes plus grandes plaines volcaniques de la planète ont donné naissance à un écosystème qui, bien entendu, s’est vite retrouvé menacé par l’expansion humaine.

C’est pour remédier à cette menace que l’état du Victoria a racheté deux cent cinquante hectares de pâtures à proximité de Lara en 1959. Et après un important plan de gestion incluant une revégétation intensive ainsi que des travaux sur les billabongs, ces étangs temporaires typiquement australiens, le sanctuaire ouvrit ses portes au public en 1991.

L’objectif principal du sanctuaire est d’élever en captivité des espèces menacées typiques des plaines pour pouvoir relâcher leur progéniture dans la nature. Dit comme ça ça peut paraître un peu débile vu que si les bestioles ont déjà disparu une fois il n’y a pas de raisons qu’elles survivent maintenant. Sauf que là je ne vous parle que du boulot qui est fait au sanctuaire. Les animaux relâchés le sont dans des zones aménagés par d’autres personnes, pour que l’environnement leur soit favorable. Les deux raisons principales pour la raréfaction des espèces natives des grandes plaines du Victoria sont la détérioration du milieu et l’introduction d’espèces nuisibles, surtout le renard. Donc d’un côté on a des actions de réhabilitation et sauvegarde du milieu et de l’autre des manœuvre de contrôle des invasifs qui, comme en Nouvelle-Zélande implique des tonnes et des tonnes de fluorocétate de sodium, le célèbre poison 1080.

Bref une fois l’habitat propice on peut réintroduire les bestioles qu’on veut. Parmi celles élevés à Serendip, la plus impressionnante est certainement la grue brolga.

Grus rubicunda.

Grus rubicunda.

La grue brolga n’est pas vraiment menacée au niveau mondiale. Les populations en Nouvelle-Guinée et dans le nord de l’Australie se portent encore assez bien. Par contre dans le Victoria le nombre de brolgas avait quand même bien diminué après le développement incontrôlé de l’agriculture dans la région. Depuis plusieurs couples pondent dans des enclos du sanctuaires et déjà plusieurs dizaines de rejetons sont allés repeupler les grandes plaines.

En soit ce n’est pas une grue très particulière, elle est même un peu moche, mais c’est la seule a être assez commune sur le continent et la seule présente dans l’état. Or comme toutes les espèces de grue, avec leurs danses rigolotes, ça reste un oiseau assez emblématique, d’ailleurs elle est l’emblème de l’état du Queensland.

En descendant d’une taille dans la famille des oiseaux élevés à Serendip, on passe ensuite à l’outarde d’Australie.

Ardeotis australis.

Ardeotis australis.

Alors là on peut difficilement faire plus oiseau des plaines. On trouve des outardes depuis les savanes d’Afrique jusqu’aux plaines d’Australie en passant par les déserts du moyen Orient. L’outarde d’Australie est toutefois la seule présente en Océanie. Là encore, le plus lourd oiseau volant du pays n’est pas vraiment menacé d’extinction, mais la population du Victoria a pris une claque sévère par le passé. Leur avenir dans l’état est d’ailleurs encore loin d’être assuré car sa reproduction en captivité n’est pas des plus simples. Les outardes ont généralement des modes de reproduction qui impliquent des parades complexes et souvent impressionnantes. Le mâle de l’outarde d’Australie par exemple, remplit d’air deux sortes d’énormes nichons qui vont alors se mettre à pendre jusqu’à une poignée de centimètres du sol. Puis les balances dans tous les sens en paradant. Les outardes paradent également souvent en utilisant des zones de lek, en gros des aires de parade où les mâles se lancent dans des compétitions de séduction. Le soucis avec l’outarde d’Australie c’est que c’est leks sont assez vastes et les mâles souvent tellement espacés les uns des autres qu’on a du mal à se rendre compte qu’ils interagissent entre eux. Des conditions qui, vous vous en doutez bien, ne sont pas facile à reproduire en captivité. Mais l’équipe persévère et peut-être qu’un jour les outardes trimbalerons à nouveau leurs nibards à travers les plaines Occidentales du Victoria.

Le troisième oiseau de plaine à être élevé au sanctuaire et l’oedicnème bridé.

Burhinus grallarius.

Burhinus grallarius.

Là où on trouve des outardes, on trouve généralement des oedicnèmes. En gros pour ne pas me répéter sachez que, et son habitat et son statut de conservation, sont les même que pour l’outarde. Par contre l’oedicnème est essentiellement nocturne et passe ses journées planqué dans les fourrés ou les hautes herbes. Par conséquent pas de parades spectaculaires non plus mais un beuglement assez costaud tout au long de la nuit. Et leur enclot est juste à côté de ma chambre…

Le nouveau dada des rangers de Serendip c’est l’élevage de stictonettes tachetées. Une sorte de canard préhistorique. Pour le coup on ne touche plus vraiment à l’écosystème des plaines mais à un truc très australien : le billabong.

Les billabongs sont des anciens bras de rivières dont le cours a changé et qui se remplissent temporairement d’eau. Ils sont assez répandus dans le pays et constituent un aspect important de l’écosystème des plaines occidentales du Victoria. À Serendip des digues ont été érigés entre les billabongs pour qu’ils s’assèchent moins rapidement et pour permettre à la faune qui en dépend d’être un peu plus tranquille. L’élevage de stictonettes débute tout juste et aucun canard n’a encore été relâché mais personne ne doute vraiment de la réussite du programme puisqu’il fait suite au grand succès de l’équipe du sanctuaire, la réintroduction dans l’état du Victoria de la canaroie semipalmée.

Anseranas semipalmata.

Anseranas semipalmata.

Derrière cette allure de canard de cartoon qui se serait pris une poêle sur la tête se cache un oiseau assez improbable. La véritable particularité de cette espèce est sa place au sein du règne animal. L’Australie est considérée par la majorité des scientifiques comme le berceau de très nombreuses familles et espèces d’oiseaux qu’on trouve maintenant jusque dans vos jardins. Plus précisément ce berceau serait l’ancien super-continent appelé le Gondwana qui réunissait il y a deux cent millions d’années l’Antarctique, l’Océanie, l’Amérique du Sud, l’Afrique, le sous-continent Indien et la péninsule Arabique. L’exemple qui vous parlera le plus sera celui des passereaux, ces oiseaux dont l’immense majorité des espèces peut nous faire profiter d’une chose fabuleuse : leur chant. Ces oiseaux ont vu le jour au sein du Gondwana est ont très vite divergé en quatre sous-ordres. Le plus anciens et plus petits étant celui des xéniques, qu’on ne trouve qu’en Nouvelle-Zélande. Ensuite on distingue grossièrement les eurylaimes, qui se répartissent entre l’Afrique et les Indes, des tyrans qui peuplent l’Amérique du Sud. Et pour finir vous avez le sous-ordre des oscines. Si vous avez encore en tête la carte du Gondwana vous avez en tête le continent où on les trouve.

Non ! Pas en Antarctique !

Non ! Pas en Antarctique !

Si je vous parle de ces animaux qui ont perfectionné l’art du chant jusqu’à son paroxysme ce n’est pas parce qu’il regroupent ensemble les mérions superbes et les ménures superbes (en photo au-dessus). C’est parce que l’ancêtre de tous les oscines, qui a vu le jour au pays des kangourous, a donné naissance, après des milliards de mutations, à autant d’espèces différentes que sont les mésanges, les hirondelles, les merles, les corbeaux, les alouettes, les sittelles ou les bergeronnettes. Je continue ? Vous allez peut-être regarder votre prochain moineau différemment ? Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Maintenant que tous les oiseaux de votre jardin vous apparaisse sous un jour nouveau attaquons nous aux canards de l’étang d’à côté. Et oui ! La canaroie est un oiseau descendant d’une famille de pintades qui vadrouillait à travers le Gondwana. Notre vilain petit canard constituant un chainon entre les dinosaures et le foie gras, il y a fort à parier que les cygnes, les oies et autres colverts descendent d’oiseaux qui ont vu le jour en Australie. C’est pas fou tout ça ?

Là encore la canaroie n’est pas vraiment un animal menacé d’extinction. Le Nord du pays présente en réalité pas mal de point commun avec les plaines à l’Ouest du Victoria et comme les hommes y sont moins implantés, les canaroies y abondent. Par contre l’oiseau avait disparu des alentours de Melbourne depuis plusieurs décennies avant qu’un programme de réintroduction ne soit lancé à Serendip. On est encore loin d’une population florissante mais les canaroies fanfaronnent maintenant gaiement et en toute liberté dans les billabongs de la réserve, donnant naissance à des petites boules de duvet qui iront peut-être s’installer plus tard un poil plus à l’Ouest.

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Big Brother

15 février

Bon après cette interlude passionnante sur une des proies favorites des mérions il est temps de replonger dans le vif du sujet. Tous les petits de l’année ont maintenant quitté leurs nids, il est temps de passer à ce pourquoi j’ai personnellement été embauché.

Georges ! On t'avais pourtant prévenu que quand Rémi est dans le coin il ne tarde pas à foutre des filets partout !

Georges ! On t’avais pourtant prévenu que quand Rémi est dans le coin il ne tarde pas à foutre des filets partout !

Notre routine quotidienne avec Chris est maintenant de parcourir Serendip en disposant chaque jour six filets à divers endroits du sanctuaire. Le but est de capturer un maximum d’oiseaux. Et pour en capturer on en capture… Apparemment en un mois on a manipulé autant d’oiseaux qu’il n’en a été attrapé l’année dernière… Du coup on ne refuse jamais un coup de main de Michelle, Asthon ou Amy, une étudiante en Master.

Si le procédé de capture ne change pas trop de ce dont je commence à avoir l’habitude, ce qu’on fait subir au oiseaux est nouveau pour moi. Notre priorité du moment est une liste d’une centaine d’individus. Ce sont ou bien des oiseaux que Michelle et Timon étudient depuis environ quatre ans, ou bien leurs petits de l’année, et on s’intéresse particulièrement à ceux qui ont été placés avec des parents adoptifs lorsqu’ils n’étaient encore que des œufs.

Lorsque nous attrapons un de ces oiseaux prioritaires, nous lui refaisons une série de mesures classiques et souvent une prise de sang. Puis l’oiseau est emmené dans une petite cage recouverte d’un drap où il se remet doucement de ses émotions pendant une heure en dégustant des vers de farine mis à sa disposition. À l’issue de sa convalescence, il est conduit vers une chambre.

The Room.

The Room.

La chambre est blanche et insonorisée, aucune ouverture vers l’extérieur. Le sol est divisé en neuf carrés de tailles égales et quatre perchoirs sont disposés dans la pièce, divisés en plusieurs branche. Sur une branche de ces perchoirs se trouve un plateau où gigotent une dizaine de vers de farine. Toute la pièce est filmée par une caméra placée dans un angle du plafond. L’oiseau est d’abord placé dans une salle d’attente, une petite boite pendant cinq minutes. Puis le panneau qui bloque l’accès à la chambre est soulevé et l’expérience commence. Assis dans la pièce d’à côté nous observons ce qu’il se passe sur un écran de téléviseur. L’oiseau a trois minutes pour quitter la salle d’attente. Ces trois minutes procurent déjà beaucoup d’informations sur la personnalité de l’oiseau. Est ce un individu plutôt timide ou curieux par exemple. Si la bestiole est réticente on entrouvre la porte de la salle d’attente et la vision d’un barbu hirsute suffit généralement à forcer l’oiseau à s’aventurer dans la chambre. Et là c’est le grand jeu. On peut se retrouver devant un sacré nombre de cas de figure. Allant de celui qui s’installe sur un perchoir pour toute la durée du test à celui qui ne tient pas en place en passant par celui qui engloutit dix vers de farine en une minute. Tout ce que l’oiseau fait, ses moindres faits et gestes, s’il mange, s’il se nettoie, sur quel perchoir il se pose, sur quel carré il sautille, etc, tout est noté en temps réel sur notre iPhone. Pendant huit minutes, l’oiseau est livré à lui-même et parmi les informations essentielles que nous recueillons, nous obtenons surtout celles qui vont permettre de calculer sa propension à l’exploration. Une fois ces huit minutes écoulées, on révèle un miroir pendant cinq minutes. Ce coup ci c’est l’agressivité de l’oiseau qui est mesurée, et là encore on a ceux qui vont se cacher tout de suite ou ceux qui se battent comme des débiles pendant cinq minutes contre leur reflet…

Une fois l’expérience terminée on ramène l’oiseau où on l’a trouvé et il retourne prestement à ses petites affaires.

Bon vous l’aurez deviné ce n’est pas franchement une activité qui m’enchante au plus haut point. Le procédé est quand même assez lourd pour l’oiseau et se retrouver trop longtemps loin de son territoire peut avoir des conséquences désastreuses sur la hiérarchie.

Mais c’est pour cela que Michelle est progressivement en train de passer à la méthode de la cage.

The Cage.

The Cage.

Pour cibler nos oiseaux pendant la période de reproduction, c’est assez simple. On connait la composition des groupes et la localisation de leurs territoires. Sauf qu’après la saison c’est un peu plus complexe. Les cartes sont remélangées, les jeunes femelles de l’année couvrent de longues distances à la recherche de nouveaux territoires et les mâles subalternes explorent les alentours pour vérifier si un vieux dominant n’a pas cassé sa pipe. Bref on tombe sur un peu tout et n’importe quoi dans nos filets, y compris des oiseaux non bagués. Tout les oiseaux qui ne sont pas sur la liste ou qui ont eu leur dernière visite de la chambre depuis au moins deux semaines passent donc par la cage. Je vous avais dit que si j’ai accepté de me compromettre en participant à de la recherche fondamentale c’est essentiellement parce que Michelle m’a convaincu qu’elle s’appliquait à minimiser l’impact sur les oiseaux. La preuve en est que lorsqu’elle a eu vent d’une méthode qui lui permettait d’obtenir des résultats similaires à ceux obtenus avec la chambre en beaucoup moins de temps, elle a rapidement décidé de l’appliquer.

Le premier intérêt de la cage est qu’on peut la trimbaler partout au lieu de trimbaler les oiseaux de leurs territoires vers la chambre. Ensuite l’expérience de la cage nécessite que l’oiseau soit placé dans le dispositif directement après sa capture, et non après une heure d’acclimatation. Et puis l’expérience prend beaucoup moins de temps. L’oiseau patiente trente seconde dans une petite boite, il passe ensuite quatre minutes à explorer sa cage et deux minutes de plus face à un miroir. L’inconvénient c’est qu’on ne peut pas enregistrer les activités de l’oiseau en temps réel. Pour ne pas que l’oiseau passe tout le test à chercher à sortir de la cage, elle est recouverte d’un drap et filmée par une petite caméra. Par contre ce test nous permet d’enregistrer beaucoup plus de facteurs comme les changements d’orientation de l’oiseau dans la cage, des mouvements à beaucoup plus petites échelles et des activités beaucoup plus précises. Si l’oiseau chante, pépie, ouvre son bec ou même, depuis mes conseils avisés, si il dépose une fiente dans la cage !

Bien entendu tout ça nous prend énormément de temps. En raison des contraintes météorologiques du moment nous n’ouvrons généralement nos filets que six heures dans la matinée. Mais si nous attrapons une vingtaine d’oiseaux dans la matinée, ce qui n’était apparemment jamais arrivé mais nous arrive très régulièrement, on est rapidement débordés. Et puis après il faut corriger les résultats du test de la chambre. Les activités qui ne sont pas enregistrées pendant qu’on s’éclipse pour révéler le miroir par exemple. Il faut aussi enregistrer les résultats des vidéos de la cage. Des vidéos qu’on regarde en vitesse très réduite vu comment certains oiseaux sont nerveux.

Bref on s’occupe mais ne croyez pas que je ne trouve pas un peu de temps pour profiter des divers attraits de la région. Mais ça je vous en parlerai plus tard.

Non il n'y en a pas que pour vous !

Non il n’y en a pas que pour vous !

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Le paradis de Werber

6 février

Aujourd’hui les copains j’avais prévu de vous parler de ce qu’on fait subir quotidiennement à nos pauvres mérions depuis que nous n’avons plus vraiment de nids à suivre. Mais au final je vais vous parler myrmécologie !

Non ce n'est pas un nouveau mouvement artistique.

Non ce n’est pas un nouveau mouvement artistique.

La myrmécologie c’est l’étude des fourmis, et si ça me passionne particulièrement en ce moment c’est pour deux raisons essentiellement. Tout d’abord le jeune homme sur la photo est myrmécologue, il en passe quelques-uns à la maison de temps à autres et ils devraient s’installer de manière un peu plus permanente d’ici peu. Je ne sais plus trop de quelle université ils viennent mais leurs études sont passionnantes !

Ensuite les fourmis en Australie c’est assez incontournable. De ce que j’ai pu voir du pays jusqu’ici, ces petits insectes sont partout. Les gens du coin prétendent même que la première chose qu’on voit bouger après un incendie, ce sont les fourmis. Il y en a de toutes sortes et avec les copains ont peut parfois passer un bon quart d’heure à les admirer en attendant que nos filets se remplissent. Du coup je vous propose un tour d’horizon des plus exceptionnelles.

Et autant commencer par celles qui intéressent le plus nos myrmécologues : Iridomyrmex purpureus, que les australiens appellent aussi « meat ant ». Un nom qui leur va plutôt bien vu qu’ils leur arrivent d’utiliser ces fourmis pour se débarrasser des carcasses de bétails !

Iridomyrmex est très présente à Serendip et elle est parfois considéré comme étant un caïd chez les fourmis, dominant les autres espèces dans la région. J’en ai vu assez se faire démembrer par des fourmis bien plus petites pour pouvoir me dire que cette réputation est un peu exagérée… Quoi qu’il en soit, quand on observe les différentes espèces de fourmis du sanctuaire, on a plutôt l’impression qu’elles s’ignorent toutes cordialement les unes les autres.

Donc revenons en simplement à notre petite iridomyrmex qui d’ailleurs est d’une taille plutôt respectable quand on la compare aux fourmis françaises. Une des premières particularités de ces insectes est la structure invraisemblable de leurs colonies. Elles peuvent abriter jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’individus mais ce qui est vraiment extraordinaire c’est qu’elles abritent plusieurs reines ! Et attention, je ne parle pas de frangines qui décident de s’installer d’ensemble, ou de descendance qui décide de prendre la relève de la mère supérieure. Non chez les iridomyrmex, on peut trouver sous le même toit plusieurs reines qui n’ont absolument aucun lien de parenté. Une reine qui passe par là peut, si elle est acceptée par le reste de la colonie, s’installer dans un coin et commencer à pondre des œufs. Tout se beau monde s’entasse sous terre mais il est quand même assez facile de repérer la fourmilière depuis la surface. Les iridomyrmex rasent tout ce qui pousse au-dessus de chez elles puis placent sur le toit de leurs domiciles tout un tas de petits graviers et débris qui servent d’accumulateur de chaleur pour les étages inférieurs.

Surtout faites ça discret les filles...

Surtout faites ça discret les filles…

Mais le spectacle ne s’arrête pas là, la structure sociale des iridomyrmex est elle aussi particulièrement intéressante. Chez la plupart des espèces de fourmis, les individus asexués sont divisés en castes établies dès la naissance. Si une fourmis rousse de chez nous nait ouvrière elle le reste jusqu’à la fin de ses jours et idem pour celle qui naissent soldat. Chez iridomyrmex c’est complètement différent, la caste de chaque individu évolue avec son âge! Je vous préviens tout de suite c’est un fonctionnement qui reste encore très peu compris et renferme énormément de mystères. Ce qui semblerait déjà assez sûr c’est que plus une fourmi est âgée plus la caste à laquelle elle appartient lui demandera de prendre des risques. Par exemple une des premières castes à laquelle va appartenir un individu après son passage à l’âge adulte sera de s’occuper des couvains. Leur apporter le bibi, nettoyer le caca, tout ça tout ça. Un boulot de planqué qui ne demande même pas de sortir de la fourmilière. Puis viennent les castes qu’étudient nos myrmécologues. Les excavatrices, qui passent leurs journées à déblayer le merdier qui s’accumule dans les galeries. Là on commence à avoir des petites frayeurs même si en gros les bestioles ne s’éloignent pas trop du sommet de la fourmilière. En vieillissant les fourmis deviennent ensuite des récolteuses. Tout de suite ça craint un peu plus puisqu’on s’aventure un peu plus loin pour ramener de la bouffe à la maison. D’ailleurs apparemment plus la fourmi est âgée plus elle s’aventure loin et seul. Et pour finir on a les paradeuses. Je dis pour finir parce que celles qui atteignent l’âge avancé nécessaire pour appartenir à cette caste ne tiennent pas ce rôle très longtemps… La caste des paradeuses c’est un peu de l’euthanasie utile, la fin de vie avec panache. L’idée c’est que, même si les iridomyrmex ont quand même tendance à laisser les autres espèces de fourmis tranquilles et même à laisser n’importe quel greluche en cloque déposer ses œufs n’importe où dans la colonie, quand deux individus asexués venant de deux colonies différentes se croisent, c’est pas forcément la joie…

Pour éviter que ce soit trop le Bronx, chaque colonie établie donc des frontières, et ces frontières sont gardées par les paradeuses. Leur technique de dissuasion est assez invraisemblable. Quand une fourmis qui n’a rien à faire dans les parages approche une paradeuse, cette dernière se dresse sur ses pattes, s’oriente de manière à lui bloquer la route, puis dressent ses pattes en l’air un peu n’importe comment comme pour lui signaler de foutre le camp. Aussi stupide que ça puisse paraître c’est assez efficace puisqu’on observe assez rarement des iridomyrmex en venir aux mandibules.

Do the dance !

Do the dance !

Nos collègues myrmécologues ont pu observer que les fourmis d’une même colonie étaient capables de reconnaître les individus des différentes castes entre eux et se comportaient différemment selon à qui elles ont à faire. Maintenant ce qu’ils aimeraient bien savoir c’est si les individus d’une colonie peuvent différencier les individus d’une autre colonie selon leur caste. Là ça devient un peu plus compliqué à vérifier… Ben oui parce que quand on met des individus de deux colonies différentes en contact, il y a généralement un comportement qui prédomine. Et c’est super rigolo de voir nos étudiants paniquer lorsqu’une excavatrice décide de découper une autre fourmis en morceau, quelle que soit sa caste. Ils s’arment alors de pinceaux pour essayer de séparer les deux insectes et éviter le drame.

Voilà pour iridomyrmex, je pourrais vous en parler encore longtemps mais au final on ne s’intéresse vraiment à elle que depuis qu’on voit les copains jouer avec. La fourmi qu’on a tous appris à repérer tout seul s’appelle Myrmecia desertorum, de la famille des célèbres fourmis bouledogues. Lorsqu’elle m’avait fait faire le tour du sanctuaire, Alice avait bien insisté sur l’importance de bien prendre garde à ces insectes. Et elle avait bien raison. Les fourmis bouledogues sont d’une timidité aussi impressionnante que leur potentielle agressivité. Si vous coupez en deux ces fourmis, il se dit que l’abdomen et la tête vont s’attaquer réciproquement ! Je ne suis pas allé vérifier… Lorsque vous vous promenez en forêt, il est quasiment impossible de repérer leur fourmilière. En général elle ne ressemble à rien, une poignée de trous au pied d’une plante rabougrie. Mais si vous avez le malheur de poser le pied à proximité…

Les fourmis bouledogues ont une vision plus développée que la plupart des autres familles de fourmis. C’est assez impressionnant. En général les fourmis bouledogues sont très craintives et préfèrent se réfugier dans leur trou si la menace n’est pas vraiment dramatique. Mais une fois qu’elles vous ont repéré et qu’elles ont décidé qu’il était temps que tu ailles observer des oiseaux plus loin, il est temps de courir. Se faire littéralement pourchasser par une fourmi est une expérience assez hallucinante, surtout quand elle est d’une taille largement supérieure à la normale et qu’elle est venimeuse…

103 683e

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Ben oui, on est en Australie, même les fourmis se trimballent du venin. Bien que les mandibules de la fourmi bouledogue soient impressionnantes, elle ne s’en sert en réalité que pour mieux s’agripper à sa victime pendant qu’elle lui plante son dard dans la chair. Ça m’est arrivé alors que j’observais une falconelle à casque. Je stationnais idiotement sur un nid de fourmis bouledogues et deux d’entre elles ont donc tranquillement escaladé mes vêtements jusqu’au premier bout de peau nue, mes bras. Et là, avec une simultanéité remarquable, elles m’ont chacune planté leurs dards dans chacun de mes bras ! La douleur est assez virulente. Je n’ai pas trop l’habitude de la chose mais j’imagine bien que ça doit être équivalent à la piqure d’une guêpe qui aurait ajouté du chili à son venin. Mais assez rapidement la douleur s’estompe et tout ce qu’il vous reste de votre mésaventure c’est deux belles marques rouges là où se trouvaient vos agresseurs. Sauf que vingt-quatre heures plus tard les fourbes se rappellent à vous et vous êtes partis pour plusieurs jours de démangeaisons violentes.

Mais le venin est loin d’être la seule particularité des fourmis bouledogues.

Ces fourmis vivent en colonies relativement petites et sont virtuellement toutes sexuées et peuvent potentiellement succéder à leur reine. Si la fourmilière abrite là encore plusieurs reines, il semblerait que des individus d’autres castes puissent les relayer voir pondre des œufs stériles qui servent ainsi à l’alimentation de la colonie. Des sortes de fourmis-poules en gros. Une autre particularité que je trouve passionnante est le fait que ces fourmis n’utilisent quasiment pas de phéromones et communiquent très peu entre elles. Les fourmis bouledogues patrouillent la forêt en solitaire. Et on n’y pense jamais mais c’est rarissime de tomber sur une fourmi qui se promène toute seule. Mais ce qui m’épate vraiment avec ces insectes tient de la génétique. Le génome des fourmis bouledogues ne contient qu’une seule paire de chromosomes, le plus petit du règne animal ! Et les mâles ailés, qui sont haploïdes, n’ont qu’un seul chromosome !

Serendip abrite plusieurs espèces de fourmis bouledogues et Myrmecia desertorum est la plus visible, mais la plus célèbre est de loin Myrmecia pilosula. Un jour que nous attendions patiemment avec Timon que des mérions veulent bien se jeter dans nos filets, je me suis nonchalamment saisi d’une petite fourmi qui passait par là. Par petite j’entends deux fois plus grande que la petite fourmi qui vous taxe du sucre dans la cuisine. Cette fourmi semblait monté sur ressort et sautait dans tous les sens pendant que je jonglais avec elle et faisait remarquer en rigolant à Timon qu’elle ressemblait à une fourmi bouledogue miniature. Lorsqu’il me dit d’un aire détaché qu’il devait s’agir de celle que les Australiens appellent « jumping Jack » j’ai très vite arrêté de l’enquiquiner… Le venin de cette espèce est réputé pour avoir causé le décès par choc anaphylactique de quatre à six personnes qui y étaient allergiques. Certes c’est bien moins que les guêpes par exemple, mais mourir d’une piqure de fourmi ça n’arrive pas partout…

Welcome in Australia!

Welcome in Australia!

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Téléréalité

22 janvier

Un mérion en soi ça ne casse pas trois pattes à un canard. Un petit moineau vaguement flashy au dimorphisme sexuel peu prononcé.

La femelle a les plumes de la queue un poil plus courtes que le mâle.

La femelle a les plumes de la queue un poil plus longues que le mâle.

Ce n'est pas évident au début...

Ce n’est pas évident au début…

Non si tant de personnes étudient les mérions ce n’est pas seulement parce que la photo de couverture de la thèse est plus jolie que celle d’une étude sur le comportement nécrophage du babiroussa. Les mérions ont une particularité qui intéresse beaucoup de monde : leur vie sociale. Je vous préviens tout de suite c’est un sacré bordel, dans tous les sens du terme… Les mérions sont sédentaires et vivent en groupe sur des territoires plus ou moins grands. Le groupe ne compte généralement qu’une femelle. Et c’est elle qui porte la culotte. Quelques groupes incluent des femelles subalternes. Ce qu’elles font là a ne pas pondre de mioches reste un peu un mystère. Il est possible qu’elles soient de futures mamans en stage ou bien juste stériles. La femelle dominante gère un peu tout, de la construction du nid au nourrissage des poussins en passant par la quête du partenaire idéale et l’incubation des œufs. Contrairement à la plupart des espèces d’oiseaux elle participe même à la protection du territoire en beuglant un chant très joli aux quatre coins de sa réserve de bouffe ! Du côté des mâles, qui constituent la majorité du groupe, il y a aussi un dominant mais franchement il n’est pas facile à distinguer des autres couillus. Généralement c’est le plus vieux. En temps normal ce n’est pas franchement une information très utile sur le terrain mais en ce moment la différence est plus visible que d’habitude. Le plumage standard de tous les mérions est le marron qu’arborent en permanence les femelles. C’est seulement à l’approche de la saison de la reproduction que les mâles muent et se transforment en petits joyaux. Sauf qu’à la fin de la saison, c’est à dire maintenant, ils perdent progressivement leurs plumes bleues pour passer d’un plumage viril à une parure un peu plus efféminée… Ce qui est intéressant c’est que plus un mérion est âgé et plus il perdra son plumage nuptial tard dans la saison. Certains vieux lascars en arrivent même à muer directement d’un plumage nuptial au suivant sans passer par la case moche. En gros la mue c’est l’acné des mérions, si dans un groupe vous voyez un mâles qui perd ses plumes bleues, vous savez qu’il n’est pas dominant.

Qui est superbe maintenant?

Qui est superbe maintenant?

Personnellement je m’attendais plus à distinguer le mâle dominant en cherchant celui qui porte des cornes dans le groupe. Le concept de domination chez les mérions est assez différent de celui qu’on vous enseigne dans les caves des clubs sado-masochistes de la rue Saint-Denis… En théorie le mâle dominant est censé être celui qui féconde la femelle, le père des futurs petits quoi. Dans les faits monsieur n’est pas très doué quand il s’agit de dominer bobonne. Les chercheurs qui étudient ces charmants petits oiseaux ont découverts que les mâles d’un territoire sont rarement les parents biologiques des petits de la femelle dominante. En observant cette dernière un peu plus attentivement ils se sont rendus compte que, après avoir finit de construire son nid, la belle attend la tombée de la nuit pour aller faire la tournée des buisson des quartiers rouges de Serendip et se fait culbuter joyeusement par le premier bleuâtre qui passe. C’est du propre mais bon, pendant que le soit-disant dominant est en train d’être fait cocu, il est certainement tranquillement en train de trombiner la voisine… Mais une fois les orgies terminé c’est beaucoup plus sage ! Lorsque les œufs sont pondus tout le monde se plie en quatre pour nourrir la femelle puis les poussins, qu’importe la paternité. Lorsque le groupe en est à sa deuxième portée il arrive même que les poussins nés des premiers amours de la saison, âgés à peine d’un mois et demi, viennent aux-aussi en aide à leur petits frères et sœurs en participant au nourrissage. Beaucoup plus mignons d’un coup. Maintenant que vous en savez plus sur la vie trépidante des mérions superbes il est temps que je vous explique en détail ce que nous faisons pour en connaître encore plus sur eux.

Tu aurais mieux fait de te comporter comme un oiseau classique petite dévergondée !

Tu aurais mieux fait de te comporter comme un oiseau classique petite dévergondée !

La première étape, en août et septembre, consiste à baguer autant d’oiseaux que possible sur la zone que nous voulons étudier. La plupart des mérions de la zone sont bagués maintenant mais il arrive quand même que de nouveaux individus s’installent avant la saison de reproduction. Les oiseaux sont bagués avec une bague en métal qui porte un numéro unique mais aussi trois bagues en plastique de couleur. La combinaison de ces bagues permet de reconnaître l’individu sans avoir besoin de le capturer. J’ai déjà détaillé le principe quand je bossais sur des miros en Nouvelle-Zélande alors je ne vais pas me répéter. Une fois que tous les oiseaux sont bagués il faut ensuite établir une carte des territoires et identifier la femelle qui s’y est établie et les mâles qui lui sont soumis. Puis arrive l’étape sur laquelle ont travaillé Alice, Aude et Eva pendant trois mois. Il faut trouver les nids de chaque femelles et suivre leur évolution. Selon la motivation de la femelle la construction du nid peut prendre de deux jours à une semaine, voir deux pour les vraies feignasses. Le nid est visité tous les trois jours pour connaître précisément la date de ponte. Trois jours ça n’a pas l’air très précis comme ça mais dans les faits la femelle pond en moyenne trois œufs, chacun avec un jour d’intervalle. Lorsque les premiers œufs apparaissent dans un nid il suffit de les compter pour avoir une idée assez précise de la date de ponte. Une fois le dernier œuf pondu, la femelle se met à couver. C’est là qu’Ashton intervient. Ashton est une thésarde australienne supervisée par Michelle. Elle cherche à étudier le comportement maternel des femelles mérions. Elle pose donc des caméras près des nids dans lesquels le dernier œuf a été pondu il y a deux jours. Le but est de comparer le temps que chaque femelle passe sur ses œufs. À plus long terme les résultats intéressent aussi beaucoup Michelle. Les femelles issue de femelles qui couvent plus attentivement vont elles reproduire ce comportement avec leurs propres couvées ? Le comportement d’un mérion est il influencé par l’assiduité avec laquelle sa mère l’a couvé ? Si deux femelles pondent en même temps on procède à un échange des œufs entre les deux nids. Le but est d’avoir des petits élevés par des parents adoptifs, c’est essentiel si on veut découvrir des différences entre les caractères innés et acquis. C’est une manipulation que j’avais déjà effectué avec des manchots royaux à Crozet et que je n’aime pas vraiment. Le risque que l’oiseau abandonne ses œufs est assez élevé. Au final j’ai échangé les seuls œufs que m’avait laissé Alice avec ceux d’une femelle suivie par Eva. La manipulation s’est très bien passée et les femelles couvent aujourd’hui leurs nouveaux œufs avec amour.

Tout en douceur.

Tout en douceur.

Non content d’avoir des mœurs très intéressantes, les mérions sont aussi réglés comme des horloges, ce qui les rend d’autant plus facile à étudier. Les œufs vont toujours éclore quatorze jours exactement après que le dernier ait été pondu ! Pas un jour de plus, un jour de moins dans de très rares cas. Du coup même si on a un doute d’un jour ou deux sur la date de ponte on peut se rattraper avec la date d’éclosion. On vérifie donc que tout le monde a bien éclot et parfois on tombe sur une surprise. En partant Alice m’avait laissé trois nids actifs. Je vous ai déjà parlé de l’un d’entre eux, maintenant le suivant. Le nid était placé en hauteur et Alice n’avait jamais pu l’atteindre pour vérifier le nombre d’œufs qui s’y trouvaient. Étant un poil plus grand qu’elle, j’ai tenté ma chance en arrivant, mais je n’ai pu qu’effleurer un minuscule poussin tout chaud du bout des doigts. Quelques jours plus tard j’ai pu me saisir de l’oisillon qui, étrangement, était tout seul dans son nid. Aude était venue me prêter main forte et à la vue du petit elle a su tout de suite m’expliquer ce qu’il était advenu des ses « frères et sœurs ». Le petit n’était pas un poussin de mérion mais celui d’un coucou de Horsfield, un parasite fréquent du mérion superbe. Sa mère l’avait pondu au milieu des œufs légitimes et la femelle mérion l’avait couvé comme l’un des siens. Les petits coucous éclosent en moyenne deux jours avant les petits mérions, ce qui permet à l’intrus, dès sa sortie de l’œuf, de pousser ses concurrents par dessus bord avant même qu’ils ne voient le jour !

Tueur né.

Tueur né.

Au septième jour après l’éclosion on surveille le nid pour voir si les adultes s’occupent bien de leurs petits et leurs apportent tous à manger. Le but est toujours un peu le même. D’un côté ça nous permet de définir encore plus précisément la nature comportementale de chaque individu adulte, et de l’autre on pourra étudier ce qu’il advient du comportement des poussins une fois adultes selon si ils ont été bien nourris ou pas. C’est ce que j’ai fait pour mon troisième et dernier nid, qui lui n’était pas parasité et avait vu naitre trois jolis petits mérions. Si possible on le fait directement depuis un affût qu’on place à proximité du nid. Le nid en question se trouvant au dessus d’un petit étang ce n’était pas vraiment possible. Dans ce cas là on fait appel aux nouvelles technologies. On place une caméra à proximité de l’entrée du nid et on enregistre les allées et venues des adultes. Une fois la caméra récupéré je visionne tranquillement la vidéo à la maison et j’enregistre tous ce qui s’est passé sur mon Iphone.

Mommy, have you ever noticed anything odd about Mr...Mr. Fuzzybear over there?

Mommy, have you ever noticed anything odd about Mr…Mr. Fuzzybear over there?

Oui vous avez bien lu « mon Iphone ». Ça aussi c’est nouveau d’ailleurs. Ici je travaille vraiment avec du matériel qui me dépasse un peu. Finit la saisie de données pendant des heures depuis un carnet de terrain plein de ratures vers une base de données sur un ordinateur. À Serendip j’enregistre instantanément tout ce que je vois directement sur une base de données de l’université de Melbourne via une application créée de toutes pièces pour le projet sur un Iphone qui m’a été confié ! Forcément au début il faut prendre ses marques, surtout pour un handicapé des nouvelles technologies comme moi. Mais très vite on y prend goût et c’est quand ça plante que je me retrouve perdu maintenant. Enfin bref, revenons à nos mérions. Le lendemain de l’espionnage les choses sérieuses commencent pour nos jeunes mérions. Au huitième jour il faut les baguer. Michelle, Ashton ou Timon, un thésard hollandais, nous accompagnent pour cette manipulation. Pas que ce soit particulièrement compliqué de baguer un poussin quand on a l’habitude mais là encore il faut tester le comportement. La réaction de l’oisillon est filmée lorsqu’il est enfermé tout seul dans un compartiment, puis lorsqu’il est maintenu sur le dos et après tout ça le rythme de ses respirations est mesuré. Vu les mœurs de sa mère ont lui prend aussi un peu de sang pour retrouver génétiquement l’identité du vrai père. Et pour finir il se retrouve avec sa propre combinaison de bagues de couleurs qu’on choisit parmi celles qui sont encore disponibles.

J'espère que les miens ne sont pas épileptiques...

J’espère que les miens ne sont pas épileptiques…

Maintenant que mes poussins ont été bagués il ne nous reste qu’à attendre l’éclosion des deux dernières couvées de la zone d’étude. Vous l’aurez compris, le suivi des nids touche à sa fin. Mais pour moi le travail ne fait que commencer ! Chris, un volontaire américain, vient de nous rejoindre alors qu’Aude et Eva vont nous quitter très bientôt. Avec lui nous allons passer à l’étape suivante de l’étude des mérions superbes de Serendip, que je vous détaillerai plus tard.

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Déchainé

15 janvier

Augustino nous avait abandonné à partir du nouvel an pour retrouver sa copine à Melbourne mais Sophie, que nous avions rencontré chez Don, s’est empressée de venir prendre sa place dans notre chambre. On se retrouvait donc avec une sacrée équipe dans notre sorte de petit appartement que nous louait Tony. Paola et Fransesca, deux Italiennes, partageaient l’autre chambre et Alexandre, un Breton qui bossait tous les jours avec moi, venait souvent nous rendre visite.

Belle brochette de gypsies !

Belle brochette de gypsies !

L’essentiel de mon boulot pour ma dernière semaine à Mildura a consisté à cueillir des pastèques pour Lea. C’est le seul boulot rémunéré à un salaire minimum légal que j’ai eu en Australie, mais ça se mérite. Dans un sens Lea n’est pas la pire des patronnes. Après s’être défoncés à la tâche par quarante-cinq degrés à l’ombre (il n’y a pas d’ombre dans une plantation de pastèques) pendant sept heures durant, nous avons eu droit à une bière fraiche et même été autorisés à changer l’eau limpide de sa piscine en eau boueuse. Oui Lea a une piscine. Quatre quads, deux motos, quatre ou cinq bagnoles mais une seule piscine. Lorsque je parle de fermiers à Mildura il ne faut pas s’imaginer le pauvre type de la Creuse qui ne peut même pas se permettre de se payer ce qu’il fait lui-même pousser. Je ne le répéterai jamais assez mais l’esclavage a clairement encore le vent en poupe dans la région. Une rumeur prétend que si la loi australienne était appliquée autour de Mildura, soixante pour cent des fermiers seraient en prison. Bien entendu c’est faux. Si du jour au lendemain tous les exploitants du coin devaient payer pour leurs crimes, il en resterait bien moins de quarante pour cent à se balader librement dans les rues !

Les vignes seraient bien vides...

Les vignes seraient bien vides…

Quand je parle de fermiers à Mildura il faut plutôt s’imaginer les propriétaires de plantations de coton en Louisiane avant la guerre de sécession, avec le comportement qui va avec. Lorsqu’on cueille des pastèques avec Lea, l’organisation est la suivante. Un tracteur avec une remorque pleine de bennes se positionne entre deux rangées de pieds de pastèques. Deux ou trois personnes sont envoyées en avant pour commencer à cueillir. Leur rôle est de repérer les pastèques les plus évidentes et les plus belles, de les cueillir et de les laisser sur place pour que les cueuilleurs-lanceurs s’en saisissent lorsqu’ils arrivent à leur niveau. Sur la remorque se trouvent deux personnes chargées de placer correctement les pastèques que leur envoient les copains dans les bennes. De chaque côté de la remorque on place trois esclaves cueuilleurs-lanceurs. Ils ont clairement le boulot le plus difficile. Ils doivent se saisir des pastèques déjà cueillies mais aussi repérer celles qui ont été laissées de côté et les acheminer par lancés consécutifs jusqu’aux bennes. Tout ça en suivant l’avancée du tracteur dont la vitesse est régie par Lea qui observe le tout du haut de la remorque en regrettant de manière évidente de ne pas avoir le droit de se servir d’un fouet. Il est strictement interdit de parler, ou même de chanter, pendant qu’on travaille. Tout le monde la ferme, sauf Lea qui y va de ses monologues racistes pleins de haine à l’encontre de ces enfoirés d’aborigènes parasites notamment. Pour mon dernier jour j’ai failli craquer et envoyer une pastèque bien mûre au visage de notre tortionnaire joufflue. L’un de nos nouveaux collègues, David, avait oublié son chapeau et en était à cinq bonnes heures de travail lorsque le thermomètre commençait à attendre les quarante degrés (toujours à l’ombre qu’on n’a pas, surtout sans chapeau). Bien décidée à ramasser autant de fruits que possible pour notre dernier jour, Lea s’efforçait de faire rouler le tracteur à pleine vitesse tout en nous inondant de remontrances si nous manquions la moindre pastèque sur notre passage. Elle se montrait particulièrement cruelle à l’encontre d’un David rougeoyant qui s’approchait dangereusement d’une insolation violente et commençait sérieusement à tourner de l’œil. Malgré plusieurs protestations de plus en plus faiblardes, le tracteur ne s’arrêtera même pas lorsque David s’effondrera et se mettra à vomir sa bile au milieu des pastèques. La réaction de notre patronne bien-aimée ? Une cascade d’éclats de rire, une photo de sa victime pour son Iphone et bien entendu une note dans son carnet pour bien se rappeler de l’heure à laquelle a « fini » David et ne pas le payer plus qu’il ne le mérite…

A ce moment-là ma transpiration a dû se transformer en vapeur car les copains se sont vite interposés entre moi et la grosse baleine qui gloussait sur son attelage. Mes vociférations proférés dans la langue de Molière, ou plutôt celle de JoeyStarr, tandis que je faisais voler rageusement les pastèques ont dû mettre la puce à l’oreille de l’idiote infâme car dix minutes après l’incident le tracteur s’arrêtait. Fuyant mon regard elle nous annonça qu’elle n’avait plus besoin que de trois personnes pour finir ses bennes en un peu moins d’une heure. Je ne me suis pas porté volontaire.

Retrouver les copains à l’hôtel a facilement suffit à me redonner le sourire et j’ai été surpris de ressentir un petit pincement en me dirigeant vers la gare après ma dernière journée à Mildura…

Comme quoi y a du bon partout !

Comme quoi y a du bon partout !

Ma destination était le sanctuaire de Serendip, à une heure de train au sud-ouest de Melbourne. J’y retrouvais Michelle, une chercheuse de l’université de Melbourne que j’avais rencontré peu de temps avant mon arrivée. Ca fait maintenant plusieurs années que Michelle supervise l’étude d’une population de mérions superbes à Serendip. Je vous rassure tout de suite, si cette mission tourne encore autour d’une espèce d’oiseau, il y a quand même du nouveau. L’objet de mon travail ne sert que la recherche fondamentale et je vais même faire mes premiers pas dans l’expérimentation animale ! Modifier le cours naturel des choses pour voir ce que ça donne. En temps normal c’est un domaine qui me rebute pas mal mais en papotant avec Michelle j’ai pu me rendre compte qu’elle prêtait une attention évidente, et peu commune dans ce milieu, à ce que ses recherches n’aient pas un impact trop important sur les oiseaux. Mais que les choses soient quand même claires entre vous et moi. Ce que je fais ici n’a absolument rien à voir avec la protection des mérions, qui ne sont d’ailleurs absolument pas menacés. Certains d’entre-vous m’ont sûrement déjà entendu proférer avec un sourire « je me demande combien de temps il tient sous l’eau ? » lorsque je découvre un nouvel animal, surtout s’il est mignon. Et bien la recherche fondamentale c’est ça. Répondre à des questions inutiles en se donnant des moyens parfois contestables, comme maintenir un bébé koala sous l’eau pour voir le temps qu’il met à agoniser.

A peu près une minute et quinze secondes.

A peu près une minute et quinze secondes.

Alors bien entendu j’ai mon éthique et je ne me compromettrais pas à noyer des bébés mérions. L’autre nouveauté de cette mission c’est que je vais enfin pouvoir participer à une étude comportementale. Celle à laquelle j’apporte mon aide cherche à savoir si le comportement des mérions est obtenu de manière innée ou acquise. Est-ce que les petits de mérions paranoïaques ont tendance à le devenir à leur tour en grandissant ? Pour se faire on dresse un compte-rendu de la nature comportementale de tous les individus étudiés et de leur descendance. Et de temps en temps on échange des œufs entre deux nids pour voir de qui vont tenir les futurs petits.

Concrètement comment ça se passe ? La saison de reproduction a commencé il y a quatre mois. Et ça fait quatre mois que Eva (Pologne), Aude (France) et Alice (Canada) suivent un peu plus d’une centaine de territoires de mérions. Elles identifient les membres des différents groupes, localisent leurs nids, déterminent les dates d’éclosions, échangent les œufs entre deux nids lorsque les dates de pontes correspondent, etc. De mon côté je viens remplacer Alice et donc j’aurai l’occasion dans les jours qui viennent de vous détailler un peu plus le boulot qu’on attend de moi.

Mais en attendant je voudrais bien que vous m’aidiez à répondre à une question qui me turlupine les copains.

Ils n'auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

Ils n’auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

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Bonne poire

1er janvier

Ma quinzaine à Melbourne a payé ses fruits et j’ai pu mettre en branle la machine à faire rêver. Je compte bien vous en faire profiter les copains mais pour l’instant c’est plus de cauchemars dont je vais vous parler…

Ayant quelques semaines à tuer avant de traumatiser la faune locale je me suis dirigé vers l’activité privilégiée des détenteurs d’un visa vacance/travail : rechercher un poste dans une ferme.

La destination idéale dans l’état du Victoria pour ce genre de projet est la ville de Mildura, le long de la rivière Murray qui marque la frontière avec l’état de la Nouvelle-Galles du Sud.

Suivez les pélicans.

Suivez les pélicans.

L’Australie c’est grand, mais alors très grand. Pour aller d’un bout de l’état à l’autre il faut facilement se cogner cinq cent bornes. Un trajet qui suffit à vous faire réaliser que ce n’est pas la taille qui compte. En cinq cent kilomètres à travers l’Europe vous en avez pour vos mirettes mais en Australie vous pourriez aussi bien avoir un poster collé sur la fenêtre de votre véhicule. Le paysage est d’une monotonie qui ferait passer la Champagne pour une région aux paysages diversifiés. Des centaines de milliers d’eucalyptus rabougris après Melbourne, je descend du bus à Mildura. Trente-huit degrés à l’ombre. Ça pique un peu… La région où la quasi totalité du pinard australien voit le jour se situe à la limite de l’outback, cette immense zone désertique qui compose l’essentiel du centre du pays.

Quelques minutes après mon arrivée, Serdar Donmez vient me chercher à la gare. Celui qui se fait appeler Don est ce que les australiens appelle un « contractor », ou du moins c’est ce qu’il prétend être… Il ne me faut pas longtemps pour me rendre compte que je viens d’offrir un joli petit paquet de pognon à un escroc de première catégorie. À force de trop m’habituer à la gentillesse maladive des australiens, je me suis fait avoir comme un débutant.

La manne importante que constitue l’abondance de jeunes étrangers à la recherche d’un petit boulot agricole représente un business colossal. Pour se faire une petite part dans cette montagne d’argent, certaines personnes se sont improvisés contractor ou ont créé les work hostel. Leur but et de mettre en relation les fermiers en manque de main d’œuvre avec les voyageurs en mal de travail, le service étant bien évidemment rémunéré. Ce genre de service est indispensable si vous n’avez pas votre propre moyen de transport ou que vous êtes eu peu limite en temps. Et bien entendu, comme à chaque fois que de l’argent est en jeu, il y a les malhonnêtes.

Cachés en pleine lumière.

Cachés en pleine lumière.

La situation à Mildura est la même que celle que j’avais pu observer en Nouvelle-Zélande. Il existe un code du travail très strict mais absolument personne ne l’applique. La situation des jeunes travailleurs étrangers en Australie approche souvent les aspects d’un esclavage moderne… Profitant abondamment du fait que beaucoup de jeunes voyageurs ne parlent pas anglais ou sont désespérément en manque d’argent, des fermiers et des contractors peut scrupuleux les font travailler dans des conditions parfois terribles. Ainsi Don (je ne m’attarderai pas sur ce triste personnage, une rapide recherche sur Internet vous suffira à en savoir plus sur ses méfaits) ne nous fourniras que deux jours de travail dans un verger où nous devrons cueillir des oranges dans des conditions dangereuses pour un salaire largement inférieur au minimum légal. Le tout avec un « service » payés à l’avance pour deux semaines…

Mais alors, si je m’étais déjà fait avoir en Nouvelle-Zélande, comment ai je pu tomber dans ce piège une nouvelle fois ? Et bien comme si l’attrait d’un travail ne nécessitant ni qualifications particulières ni engagement au long terme ne suffisait pas, l’Australie s’est dotée d’une combine efficace pour inciter les jeunes voyageurs à faire le sale boulot. Si vous passez quatre-vingt huit jours dans l’année à travailler dans le secteur agricole, votre visa est prolongé d’un an ! Vu les opportunités bien plus réjouissantes que peut facilement m’offrir ce pays, c’est une option qui m’a rapidement séduit. Mais bien entendu si Don n’est même pas foutu de me trouver un boulot, je ne suis pas prêt de valider ces fameuses journées…

Au final, me faire avoir par Don comme un débile m’aura permis de rencontrer une nouvelle pelletée de gens très sympa dont Paul, un allemand de dix-neuf ans, et Augustino, un chilien de vingt-six ans.

Souriant même dans l'adversité !

Souriant même dans l’adversité !

Avec ces deux joyeux lascars nous avons quitté notre traquenard pour un hôtel bien plus fréquentable. Notre trio international et improbable a vite attiré la sympathie de tous et notre efficacité a su séduire des fermiers plus honnêtes. Nous nous sommes ainsi retrouvés à recouvrir des vignes de bâches pour protéger le raisin des intempéries, désherber autour de pieds de citrouilles et nous passons d’une année à l’autre en cueillant des pastèques.

Dans notre nouveau chez nous la vie d’esclave agricole moderne est plus facile mais les mathématiques continuent à gérer notre vie. Après notre couteuse mésaventure on se retrouve à calculer le prix de la vie en heure de travail. Ainsi un pack de vingt quatre canettes de bière nous coute six heures de cueillette d’oranges, presque trois heures de pose de bâches ou deux de ramassage pastèques. C’est un exercice rigolo et je vais donc entamer l’année en vous offrant un petit problème à l’ancienne :

Sachant que pour le Boxing Day le pack de vingt-quatre est à moins vingt pour cent de son prix habituel et que nos héros ont jusque là cueilli des oranges pendant douze heures, posé des bâches pendant huit, et ramassé des pastèques pendant dix-huit, combien de canettes de bières vont ils pouvoir se payer le lendemain de l’anniversaire de Jean-Claude ? Vous avez un an.

 Bonne année les copains!

Bonne année les copains!

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Migrations

15 décembre

L’hiver se faisant de plus en plus présent de votre côté de l’équateur les copains, je me suis dit qu’il était temps de changer d’hémisphère. Ma seule expérience de l’Australie se limite à cette semaine de pêche à l’ornithorynque autour de Melbourne dont je vous avais parlé il y a maintenant quatre ans. Du coup, puisque je connaissais déjà le coin, je me suis dit que j’allais découvrir un peu le reste du pays. Et en fait non, je suis retourné dans cette même ville que je trouve très agréable et c’est par une belle matinée ensoleillée que je quitte l’aéroport en laissant derrière mois une trentaine d’heures de vol. Et c’est le même jour qu’à la sortie d’un train de banlieue je rencontre Daniel.

23 novembre (6)

Le hippie au milieu des autres.

Daniel est allemand, comme beaucoup de jeunes étrangers ici, et a tellement roulé sa bosse au pays des kangourous qu’il dispose maintenant d’un visa permanent pour le pays. L’Australie est un pays de migrants. Techniquement il n’existe plus une seule population humaine sur la planète qui ne soit issue de migrations mais ce que je veux dire c’est qu’ici il y a bien plus de chance que je passe ma soirée à m’envoyer des canettes de bière avec la moitié de la jeunesse européenne qu’à jouer du didgeridoo avec un Aborigène. Plusieurs raisons font que ce pays attire pléthore de jeunes en mal d’exotisme. Déjà c’est grand et varié donc il y a de fortes chances que vous trouviez un endroit à votre goût. Ensuite il y a beaucoup de boulot pour ceux qui n’ont pas un poil de mammouth dans la main, le nombre d’heures légales de travail est limité au maximum à vingt-quatre heures par jour et la paie est plus qu’honnête. Ajoutez à ça le fait que, même s’il est assez facile de se procurer légalement un permis de travail d’un an, la plupart des patrons ne rechignent pas à vous payer directement en liquide et vous comprendrez pourquoi beaucoup de voyageurs en Asie retournent en Australie plutôt que chez eux pour recharger leurs porte-monnaie.

Mais revenons à ma rencontre avec Daniel. Comment ce fait il que ce joyeux drille, nu pieds et le sourire jusqu’aux oreilles m’ait apostrophé à la sortie de mon train ? Et d’ailleurs qu’est ce que je foutais dans cette banlieue paumée ? La réponse se retrouve là encore quatre ans en arrière avec la découverte d’un site Internet qui a littéralement changé ma vie : Couchsurfing. Ce site permet non seulement de trouver des gens sympas partout sur la planète près à vous héberger pour pas un rond mais sert en plus de réseau social privilégié pour les voyageurs en mal de sociabilisation. Et comme je viens de vous dire que l’Australie regorge de voyageurs vous vous doutez bien que ce site est très sollicité ici. C’est donc via ce site que des expatriés de tous bords lancent des rendez-vous divers et variés pour des évènements tout aussi divers et variés. Il se trouvait justement que le jour de mon arrivée à Melbourne près de quatre cents joyeux fêtards s’étaient donné rendez-vous dans un vieil entrepôt désaffecté pour jongler, danser, jouer, papoter et déguster une large sélection de pinards australiens. Daniel était de ces rigolos mais quand nous sommes arrivés sur les lieux en début d’après-midi nous n’étions pas encore très nombreux. Cependant au fur et à mesure que la journée, et la dégustation, avançaient, l’entrepôt se remplissait.

Faites comme chez nous.

Faites comme chez nous.

La nuit venait de tomber quand je quittais les lieux en titubant, laissant derrière moi Daniel à la tête d’un gang de tatoués que nous venions de fonder. Je contemplais avec admiration le panneau des horaires de bus qui m’annonçait impassible que j’avais raté le mien lorsque je fus abordé par des Autochtones (autant que peuvent l’être des Australiens). Après m’avoir convaincu que leur motivation n’était pas de me kidnapper (même à deux je ne suis pas sûr qu’ils fissent mon poids), le charmant couple de quinquagénaires m’offrit de me déposer à ma prochaine destination. La seule condition était de faire un détour par chez eux pour qu’ils m’offrent une bière… C’est donc avec une bière entamée à la main que je débarquais fièrement à la House of Sin. Là encore c’est via le site couchsurfing que j’ai pu m’incruster dans cette soirée improvisée par une bande de colocataires habitués à ce genre d’évènements. Une soirée typique des banlieues résidentielles australiennes, j’avais enfin l’impression d’avoir traversé la moitié de la planète. J’étais un des rare à ne connaître personne et l’organisateur de la soirée ne doit même pas se souvenir de ma tête vu que des petits bonbons de toutes les couleurs l’avaient déjà transporté sur une autre planète. J’en profite pour vous signaler que la passion des jeunes australiens pour les substances psychotropes est presque supérieure à celle des britanniques ! La plupart des jeunes australiens que j’ai rencontré ici n’envisagent pas de faire la fête sans avoir ingurgité au moins une petite pilule.

Finalement le décalage horaire a fini par me ratraper et ni l’ambiance survoltée de la soirée ni le passage surprise de Daniel accompagné par une poignée de nos gangsters n’ont réussi à me tenir éveillé jusqu’au petit matin.

Mais le lendemain j'étais de nouveau en forme!

Mais le lendemain j’étais de nouveau en forme!

Après un week-end riche en émotion j’ai passé la semaine chez Pedro. Pedro vit dans une colocation et enchaine les séjours en Australie dans le but d’amasser assez d’argent pour accomplir son rêve, se rendre de Melbourne à Lisbonne en moto. Très vite la colocation est devenu mon point de chute mais j’ai aussi profité de mes premières semaines à Melbourne pour tester un nouveau mode d’hébergement alternatif. Sur le modèle du WOOF, le site helpx permet de se faire héberger en échange d’une participation sous forme de travail. Le procédé est plutôt sympa et contrairement au WOOF il n’est pas limité aux fermes. Mon hôte, d’origine ukrainienne, s’appelait Emilia et était un peu atypique. J’étais hébergé dans une sorte d’auberge de jeunesse informelle gérée chaotiquement par Emilia. Il n’y avait aucun employé et en gros c’était un joyeux petit Bronx peuplé par une vingtaine de voyageurs très sympas. Aucun d’entre eux n’avait travaillé pour Emilia plus longtemps que les trois jours minimums nécessaires à couvrir la semaine d’hébergement. J’allais vite découvrir pourquoi…

Le travail exigé par Emilia consiste à l’aider à rénover une vieille maison dont elle est propriétaire. Non contente d’être située à une heure de marche de l’auberge, la bâtisse est hideuse et en ruine. Le travail était à la fois dangereux et complètement dénué de sens. J’ai passé trois jours à réparer un meuble avant de le fixer à un mur percé de trous et recouvert d’une couche de plâtre miteus.Ni le parquet, ni l’électricité, ni la plomberie, ne sont en état mais Emilia demande à ses volontaires de fixer des décorations en platre d’un mauvais goût repoussant un peu partout dans la baraque. Cela fait maintenant dix ans qu’elle travaille à cette fausse rénovation et je suis persuadé qu’elle s’applique sans se l’avouer à tout faire pour que le travail ne soit jamais fini. Après tout que lui resterait il à faire de ses journées si la maison n’avait plus besoin de rénovation ?

On a quand même bien rigolé !

On a quand même bien rigolé !

Pour me changer les idées j’ai décidé de retourner chez mes tout premiers hôtes rencontrés via le site couchsurfing, Penny et Rhys. Alors qu’une chance outrageante m’avait permis d’observer un nombre élevé d’espèces animales emblématiques de l’Australie, ce couple de végétariens accros à la bière s’était moqué de moi en insistant sur le fait qu’il me restait à observer un échidné. Me suggérant même de repasser en Australie pour remédier à cela. Qu’est ce que ça pouvait bien me faire de ne pas savoir exactement à quoi ressemble ce porc-épic raté alors que j’ai tripoté des ornithorynques ? Et bien l’échidné c’est quand même une créature assez hallucinante, l’exemple même de ce qu’on appelle la convergence évolutive. Je m’explique. Pour commencer il faut savoir que malgré les innombrables différences physiques, le parent le plus proche des échidnés est l’ornithorynque. Les deux familles sont les derniers représentants des monotrèmes, ces mammifères primitifs qui continuent tant bien que mal à pondre des œufs. Maintenant la convergence évolutive. Habituellement, via une succession de mutations, l’évolution tend à transformer une sorte de rat avec un seul trou dans le derrière en des espèces aussi différentes qu’un canard poilu et un hérisson à trompe. Là on parle de divergence. On parle de convergence lorsque des espèces ayant divergé depuis des millions de générations affichent au final des caractères physiques très proches. Prenons l’exemple de l’échidné et d’un de ses parents très lointain, le porc-épic. Le porc-épic diverge de l’échidné depuis des millénaires, étant le fruit de mutations qui ont donné naissance aux marsupiaux, puis aux placentaires, jusqu’à une sorte de ragondin épineux. La convergence évolutive c’est la mutation qui a amené ces deux créatures si distantes l’une de l’autre à transformer leurs épis de poils en piquants.

La similitude est encore plus frappante de près.

La similitude est encore plus frappante de près.

Ah ben oui, parce qu’à peine arrivé chez mes hôtes, Rhys et moi sommes allés nous balader en forêt. Il ne nous a pas fallu très longtemps pour repérer un échidné à bec court au milieu des dizaines de kangourous. Vous m’excuserez pour la photo de qualité assez médiocre mais j’étais trop excité pour en prendre plus.

Après avoir passé la journée à me balader en short et sandales dans des hautes herbes infestées de serpents qui vous transportent de vie en trépas en moins de temps qu’il n’en faut pour expliquer le principe de convergence évolutive, je me suis dit qu’il fallait que je trouve un autre moyen de mettre ma vie en danger à la mode australienne. J’ai donc accompagné Rhys pendant une de ses plongées dans cette mer réputée pour son abondance de grands requins blancs. Nous n’avons pas vu le moindre aileron mais avons été gratifiés par la présence d’une pastenague aux dimensions titanesques et celle de plusieurs dizaines de dragons de mer.

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