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Dans la poche

22 avril

La suite de mon voyage m’amène à croiser à nouveau les traces de ce cher Antoine Bruny. En 1792, un mois après avoir cartographié une partie de l’île d’Amsterdam et avoir fait route vers l’Est, notre contre-amiral préféré atteint une immense île qui fût découverte en 1642 par Abel Tasman et qui porte aujourd’hui son nom : la Tasmanie. La Recherche et l’Espérance y retourneront d’ailleurs moins d’un an plus tard, après avoir fait le tour de l’Australie en espérant en vain retrouver La Pérouse.

L’état le plus septentrional du pays fait figure de parfaite exception lorsqu’on le compare au continent. Bien installé juste au Sud des quarantièmes rugissants, il pleut abondamment sur un territoire majoritairement couvert de forets humides dont la plupart sont classées en réserves ou parcs nationaux. Le relief est un enchainement de collines et de montagnes entrecoupées d’innombrables rivières et ruisseaux. Les petits villages aux artères tortueuses remplacent les quadrillages citadins sans personnalités qui abondent à travers le reste du pays. Vous l’aurez compris, c’est un endroit très laid.

Beurk, toute cette eau...

Beurk, toute cette eau…

Avec Sophie nous avons atterris à Launceston et nous étions tranquillement en train de nous diriger vers la sortie du parking lorsque Jane, une fermière des environs, s’est spontanément arrêtée pour nous faire visiter une partie de la campagne avoisinante. Les habitants sont à l’image de leur île. En un rien de temps nous arrivons jusqu’à Burnie où nous sommes hébergés par Megan, une journaliste locale. Juste le temps pour Sophie de nous dénicher une auberge de jeunesse qui accepte de nous offrir gracieusement une chambre en échange d’un peu de jardinage et nous pouvons explorer les parages. Burnie en soi ce n’est pas spécialement brillant mais en y regardant de plus près on y trouve de quoi s’émerveiller. Si le bord de mer au centre de la petite ville abrite surtout un énorme port très laid, les plages qui s’étendent de chaque côté hébergent quantité de manchots pygmées.

Ça faisait longtemps tiens.

Ça faisait longtemps tiens.

Et puis en Tasmanie la forêt n’est jamais bien loin. Une forêt isolée du reste du monde pendant si longtemps qu’elle a échappée au plus grand fléau qui frappe la vie sauvage à travers la planète, l’introduction d’espèces exotiques. Bien entendu on trouve quantité d’animaux domestiques et les chats errants, rats et souris sont bien présents. Mais ni les dingos, qui ont malheureusement envahis le continent Australiens, ni les mustélidés et les hérissons, qui exterminent les oiseaux Néo-zélandais, n’ont mis la patte sur le territoire Tasmanien. La conséquence directe de cette absence est l’abondance d’espèce natives, notamment de marsupiaux.

L’Australie détient le record assez sombre du nombre d’extinctions d’espèces de mammifères au cours des siècles derniers. Une des raisons qui expliquent ce déclin est liée à l’histoire de l’évolution du vivant. Les marsupiaux appartiennent à un très ancien groupe de mammifères qui existait déjà alors que les dinosaures régnaient en maîtres sur la planète. Ils se caractérisent par une gestation interne très rapide immédiatement suivie par une gestation externe un plus longue. La gestation interne donne naissance à une sorte de sangsue rose appelée la larve marsupiale qui vient se coller à une des mamelles présentes dans une poche sur le ventre de sa mère appelée le marsupium. Dans cette poche abdominale l’embryon continue de grandir jusqu’à devenir indépendant.

Ce qui peut prendre du temps...

Ce qui peut prendre du temps…

Il y a environ cent million d’années, alors que la Pangée commençait à se diviser en deux super continents, les marsupiaux apparurent en Laurasie et atteignirent le Gondwana de justesse avant que les deux énormes continents ne se séparent il y a soixante-cinq million d’années. Cinq millions d’années plus tard l’Australie tenta d’échapper à l’invasion marsupiale en se désolidarisant du Gondwana avec à son bord des monotrèmes et des placentaires. Mais un petit marsupial parvint malgré tout à traverser l’étendu d’eau qui se formait. L’Australie envahie, l’évolution suivit son cours et les marsupiaux profitèrent de la disparition inexpliquée des placentaires pour coloniser le continent.

Les placentaires se démarquent des marsupiaux par leur placenta, qui remplace le marsupium et leur permet d’effectuer toute la gestation en interne. Un peu à la masse au Gondwana, les placentaires profitèrent de l’extinction massive des dinosaures et inexpliquée des marsupiaux en Laurasie pour dominer cette moitié du monde. Au cours du temps ils regagnèrent largement du terrain en Amérique du Sud et en Afrique et entreprirent la recolonisation de l’Australie relativement récemment. Leur progression se ralentit toutefois au niveau de l’Asie du Sud-Est et peu de placentaires terrestres parvinrent à franchir la ligne Wallace, parmi eux seuls quelques rongeurs posèrent leurs pattes en Australie. Tout du moins jusqu’à ce qu’un placentaire particulièrement invasif ne s’en mêle…

Vous voyez de qui je veux parler?

Vous voyez de qui je veux parler?

Les premiers êtres humains à s’installer en Australie furent les Aborigènes. Leur apparition remonte tellement loin qu’il est difficile de dire si ils ont amené avec eux des animaux exotiques nuisibles. Il faudra attendre le débarquement de pêcheurs Asiatiques il y a environ dix mille ans pour constater la première introduction d’une espèce animale aux conséquences désastreuses.

Le dingo n’était au départ qu’un cabot parmi tant d’autres qui échappa au contrôle de ses maitres. Il devint progressivement de plus en plus sauvage et on le tient responsable de la disparition d’un bon nombre de marsupiaux natifs. Il est particulièrement pointé du doigt comme une cause de la disparition par compétition des rares prédateurs natifs du continent. Or il y a quelque siècles, des marins Européens ont réitéré la même bêtise déjà répétée sur de trop nombreuses îles. Ils ont introduit les lapins en Australie.

Devant la peste lagomorphe les dingos, les chats et même les hommes se retrouvèrent démunis. La prolifération de mangeurs de carottes pris des proportions telles que les Australiens se tournèrent vers des solutions extêmes. L’une d’entre elle, particulièrement stupide, consista à introduire des renards dans le pays en espérant qu’ils viennent à bout des lapins.

Bien entendu les goupils préférèrent de loin se rabattre sur les rares marsupiaux à avoir survécu aux dingos que de se coltiner les lapins.

C’est pourquoi aujourd’hui quand on se balade en Tasmanie, où il semblerait que même les renards aient du mal à s’implanter et que les humains ont relativement préservé de leur folie, on croise énormément de marsupiaux, certain ayant même disparu du continent.

Attention les photos qui suivent dévoilent une série de ces animaux repoussant qui ne mériteraient pas d’exister dans un monde parfait : âmes sensibles s’abstenir.

Phalanger renard

Phalanger renard

Wombat commun

Wombat commun

Ornithorynque

Ornithorynque

Wallaby de Bennett

Wallaby de Bennett

Possum à queue en anneau

Possum à queue en anneau

Jeune thylogale (difficilement soutenable)

Jeune thylogale (difficilement soutenable)

Le lecteur attentif aura noté que dans la liste ci-dessus figure un mammifère qui n’est ni un marsupial, ni un placentaire ! C’est un piège ! Oui je suis fourbe.

C’est l’abonda

Highway to Hell.

Highway to Hell.

nce de ces boules de poils qui a motivé ma venue en ces terres reculées. Comme je vous l’ai déjà dit certaines d’entre elles ne survivent plus qu’en Tasmanie. L’une d’entre elles en particulier déchaine les passions. Un animal emblématique qui propage à travers toute la planète la notoriété de cette île perdue que peu de gens savent situer sur une carte. Une créature qui a inspiré un célèbre personnage de cartoon par sa gloutonnerie et son absence prononcée de finesse. Un marsupial au destin très incertain et dont la survie dépend peut-être de l’aide que Tamara, une ranger Serbo-Australienne en vacances, et moi apportons depuis une semaine à David et Gavin, deux étudiants de l’université de Tasmanie.

Le diable de Tasmanie, le plus gros marsupial carnivore d’Australie, occupait par le passé tout le pays. Après s’être considérablement raréfiés pendant la désertification du pays et cohabité un court moment avec les dingos, ils ne survivent plus aujourd’hui qu’en Tasmanie où ils étaient encore très abondant il y a une vingtaine d’années. Puis survint l’imprévisible. Une maladie virulente décima la majeure partie des diables en moins de vingt ans. Une forme rarissime de cancer, l’un des trois seuls connus à ce jour pour être transmissible d’un individu à l’autre. Surgit d’on ne sait où il se propagea très rapidement à travers l’île. La maladie développe chez sa victime d’énormes tumeurs au niveau du museau. Petit à petit les tumeurs aveuglent l’animal, lui déchaussent les dents et gênent son alimentation. S’il n’a pas la chance de succomber rapidement au cancer lui-même, le marsupial souffre une longue agonie avant de mourir de faim. Seuls deux individus sont connus pour avoir survécu à cette maladie et résorbé leurs tumeurs. Mais dans la plupart des cas la meilleure issue est que l’animal survive assez longtemps pour pouvoir donner le jour à plusieurs portées de petits diables.

Aujourd’hui seul la région du Nord-Ouest de la Tasmanie est épargnée mais les scientifiques s’accordent à dire que d’ici deux ans tous les diables adultes en liberté sur l’île seront exposés à l’épidémie. À travers tout l’état une armée de chercheurs, étudiants et volontaires redoublent d’efforts pour permettre d’espérer revoir un jour les diables proliférer sur l’île qu’ils ont rendu si célèbre.

Sympathy for the Devil.

Sympathy for the Devil.

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