Déchainé

15 janvier

Augustino nous avait abandonné à partir du nouvel an pour retrouver sa copine à Melbourne mais Sophie, que nous avions rencontré chez Don, s’est empressée de venir prendre sa place dans notre chambre. On se retrouvait donc avec une sacrée équipe dans notre sorte de petit appartement que nous louait Tony. Paola et Fransesca, deux Italiennes, partageaient l’autre chambre et Alexandre, un Breton qui bossait tous les jours avec moi, venait souvent nous rendre visite.

Belle brochette de gypsies !

Belle brochette de gypsies !

L’essentiel de mon boulot pour ma dernière semaine à Mildura a consisté à cueillir des pastèques pour Lea. C’est le seul boulot rémunéré à un salaire minimum légal que j’ai eu en Australie, mais ça se mérite. Dans un sens Lea n’est pas la pire des patronnes. Après s’être défoncés à la tâche par quarante-cinq degrés à l’ombre (il n’y a pas d’ombre dans une plantation de pastèques) pendant sept heures durant, nous avons eu droit à une bière fraiche et même été autorisés à changer l’eau limpide de sa piscine en eau boueuse. Oui Lea a une piscine. Quatre quads, deux motos, quatre ou cinq bagnoles mais une seule piscine. Lorsque je parle de fermiers à Mildura il ne faut pas s’imaginer le pauvre type de la Creuse qui ne peut même pas se permettre de se payer ce qu’il fait lui-même pousser. Je ne le répéterai jamais assez mais l’esclavage a clairement encore le vent en poupe dans la région. Une rumeur prétend que si la loi australienne était appliquée autour de Mildura, soixante pour cent des fermiers seraient en prison. Bien entendu c’est faux. Si du jour au lendemain tous les exploitants du coin devaient payer pour leurs crimes, il en resterait bien moins de quarante pour cent à se balader librement dans les rues !

Les vignes seraient bien vides...

Les vignes seraient bien vides…

Quand je parle de fermiers à Mildura il faut plutôt s’imaginer les propriétaires de plantations de coton en Louisiane avant la guerre de sécession, avec le comportement qui va avec. Lorsqu’on cueille des pastèques avec Lea, l’organisation est la suivante. Un tracteur avec une remorque pleine de bennes se positionne entre deux rangées de pieds de pastèques. Deux ou trois personnes sont envoyées en avant pour commencer à cueillir. Leur rôle est de repérer les pastèques les plus évidentes et les plus belles, de les cueillir et de les laisser sur place pour que les cueuilleurs-lanceurs s’en saisissent lorsqu’ils arrivent à leur niveau. Sur la remorque se trouvent deux personnes chargées de placer correctement les pastèques que leur envoient les copains dans les bennes. De chaque côté de la remorque on place trois esclaves cueuilleurs-lanceurs. Ils ont clairement le boulot le plus difficile. Ils doivent se saisir des pastèques déjà cueillies mais aussi repérer celles qui ont été laissées de côté et les acheminer par lancés consécutifs jusqu’aux bennes. Tout ça en suivant l’avancée du tracteur dont la vitesse est régie par Lea qui observe le tout du haut de la remorque en regrettant de manière évidente de ne pas avoir le droit de se servir d’un fouet. Il est strictement interdit de parler, ou même de chanter, pendant qu’on travaille. Tout le monde la ferme, sauf Lea qui y va de ses monologues racistes pleins de haine à l’encontre de ces enfoirés d’aborigènes parasites notamment. Pour mon dernier jour j’ai failli craquer et envoyer une pastèque bien mûre au visage de notre tortionnaire joufflue. L’un de nos nouveaux collègues, David, avait oublié son chapeau et en était à cinq bonnes heures de travail lorsque le thermomètre commençait à attendre les quarante degrés (toujours à l’ombre qu’on n’a pas, surtout sans chapeau). Bien décidée à ramasser autant de fruits que possible pour notre dernier jour, Lea s’efforçait de faire rouler le tracteur à pleine vitesse tout en nous inondant de remontrances si nous manquions la moindre pastèque sur notre passage. Elle se montrait particulièrement cruelle à l’encontre d’un David rougeoyant qui s’approchait dangereusement d’une insolation violente et commençait sérieusement à tourner de l’œil. Malgré plusieurs protestations de plus en plus faiblardes, le tracteur ne s’arrêtera même pas lorsque David s’effondrera et se mettra à vomir sa bile au milieu des pastèques. La réaction de notre patronne bien-aimée ? Une cascade d’éclats de rire, une photo de sa victime pour son Iphone et bien entendu une note dans son carnet pour bien se rappeler de l’heure à laquelle a « fini » David et ne pas le payer plus qu’il ne le mérite…

A ce moment-là ma transpiration a dû se transformer en vapeur car les copains se sont vite interposés entre moi et la grosse baleine qui gloussait sur son attelage. Mes vociférations proférés dans la langue de Molière, ou plutôt celle de JoeyStarr, tandis que je faisais voler rageusement les pastèques ont dû mettre la puce à l’oreille de l’idiote infâme car dix minutes après l’incident le tracteur s’arrêtait. Fuyant mon regard elle nous annonça qu’elle n’avait plus besoin que de trois personnes pour finir ses bennes en un peu moins d’une heure. Je ne me suis pas porté volontaire.

Retrouver les copains à l’hôtel a facilement suffit à me redonner le sourire et j’ai été surpris de ressentir un petit pincement en me dirigeant vers la gare après ma dernière journée à Mildura…

Comme quoi y a du bon partout !

Comme quoi y a du bon partout !

Ma destination était le sanctuaire de Serendip, à une heure de train au sud-ouest de Melbourne. J’y retrouvais Michelle, une chercheuse de l’université de Melbourne que j’avais rencontré peu de temps avant mon arrivée. Ca fait maintenant plusieurs années que Michelle supervise l’étude d’une population de mérions superbes à Serendip. Je vous rassure tout de suite, si cette mission tourne encore autour d’une espèce d’oiseau, il y a quand même du nouveau. L’objet de mon travail ne sert que la recherche fondamentale et je vais même faire mes premiers pas dans l’expérimentation animale ! Modifier le cours naturel des choses pour voir ce que ça donne. En temps normal c’est un domaine qui me rebute pas mal mais en papotant avec Michelle j’ai pu me rendre compte qu’elle prêtait une attention évidente, et peu commune dans ce milieu, à ce que ses recherches n’aient pas un impact trop important sur les oiseaux. Mais que les choses soient quand même claires entre vous et moi. Ce que je fais ici n’a absolument rien à voir avec la protection des mérions, qui ne sont d’ailleurs absolument pas menacés. Certains d’entre-vous m’ont sûrement déjà entendu proférer avec un sourire « je me demande combien de temps il tient sous l’eau ? » lorsque je découvre un nouvel animal, surtout s’il est mignon. Et bien la recherche fondamentale c’est ça. Répondre à des questions inutiles en se donnant des moyens parfois contestables, comme maintenir un bébé koala sous l’eau pour voir le temps qu’il met à agoniser.

A peu près une minute et quinze secondes.

A peu près une minute et quinze secondes.

Alors bien entendu j’ai mon éthique et je ne me compromettrais pas à noyer des bébés mérions. L’autre nouveauté de cette mission c’est que je vais enfin pouvoir participer à une étude comportementale. Celle à laquelle j’apporte mon aide cherche à savoir si le comportement des mérions est obtenu de manière innée ou acquise. Est-ce que les petits de mérions paranoïaques ont tendance à le devenir à leur tour en grandissant ? Pour se faire on dresse un compte-rendu de la nature comportementale de tous les individus étudiés et de leur descendance. Et de temps en temps on échange des œufs entre deux nids pour voir de qui vont tenir les futurs petits.

Concrètement comment ça se passe ? La saison de reproduction a commencé il y a quatre mois. Et ça fait quatre mois que Eva (Pologne), Aude (France) et Alice (Canada) suivent un peu plus d’une centaine de territoires de mérions. Elles identifient les membres des différents groupes, localisent leurs nids, déterminent les dates d’éclosions, échangent les œufs entre deux nids lorsque les dates de pontes correspondent, etc. De mon côté je viens remplacer Alice et donc j’aurai l’occasion dans les jours qui viennent de vous détailler un peu plus le boulot qu’on attend de moi.

Mais en attendant je voudrais bien que vous m’aidiez à répondre à une question qui me turlupine les copains.

Ils n'auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

Ils n’auraient pas pu trouver un nom un peu plus approprié que « mérion superbe » pour cette horreur ?

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4 Réponses so far »

  1. 1

    gaetalaurie said,

    je me suis bien marré de tes péripéties, j’ai bien le droits puisque bientôt c’est moi qui serait dans cette mouiz…bon retour aux sources en Tasmanie, a bientôt gros

  2. 3

    Obligatoire said,

    Effectivement, « Mérion superbe » me laissait imaginer quelque chose de plus grand. J’avoue que le coté bleu OM avec le noir lui donne quand même un peu la classe. Il pourrais s’appeler le « hooligan furtif » ou plus simplement « petit oiseau noir et bleu »… Mais « mérion superbe », c’est bien aussi. D’ailleurs, à l’envers ça fait Ebrepus Noirém… Ça peut vouloir dire Petit oiseau noir en latin…


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