Le chant des plaines

5 mars

Mon boulot à Serendip se termine doucement et vu le nombre de captures qu’on réalise chaque jour on peut dire qu’il est temps. La courte période de dispersion pendant laquelle les mérions se baladent n’importe où pour tenter leur chance dans divers territoires touche à sa fin et nous ne nous courrons plus dans tous les sens les mains pleines de piafs.

Du coup ça me laisse du temps pour vous parler un peu plus du sanctuaire !

Wouhou !

Wouhou !

La situation géographique du sanctuaire est déjà en soit très intéressante. Nous nous trouvons dans l’une des régions les plus densément peuplées d’Australie et l’espace laissée vacant à la vie sauvage est très restreint. Malgré la proximité de Melbourne, Lara reste avant tout une ville tournée vers l’agriculture. La ville est petite et en dix minutes de marche depuis le centre on atterrit déjà chez les premiers fermiers. L’essentiel de l’activité agricole du coin est focalisée sur l’élevage de bovin. Une orientation assez logique puisque la région marque la limite orientale de ce que les Australiens appellent les Plaines Occidentales du Victoria. Les troisièmes plus grandes plaines volcaniques de la planète ont donné naissance à un écosystème qui, bien entendu, s’est vite retrouvé menacé par l’expansion humaine.

C’est pour remédier à cette menace que l’état du Victoria a racheté deux cent cinquante hectares de pâtures à proximité de Lara en 1959. Et après un important plan de gestion incluant une revégétation intensive ainsi que des travaux sur les billabongs, ces étangs temporaires typiquement australiens, le sanctuaire ouvrit ses portes au public en 1991.

L’objectif principal du sanctuaire est d’élever en captivité des espèces menacées typiques des plaines pour pouvoir relâcher leur progéniture dans la nature. Dit comme ça ça peut paraître un peu débile vu que si les bestioles ont déjà disparu une fois il n’y a pas de raisons qu’elles survivent maintenant. Sauf que là je ne vous parle que du boulot qui est fait au sanctuaire. Les animaux relâchés le sont dans des zones aménagés par d’autres personnes, pour que l’environnement leur soit favorable. Les deux raisons principales pour la raréfaction des espèces natives des grandes plaines du Victoria sont la détérioration du milieu et l’introduction d’espèces nuisibles, surtout le renard. Donc d’un côté on a des actions de réhabilitation et sauvegarde du milieu et de l’autre des manœuvre de contrôle des invasifs qui, comme en Nouvelle-Zélande implique des tonnes et des tonnes de fluorocétate de sodium, le célèbre poison 1080.

Bref une fois l’habitat propice on peut réintroduire les bestioles qu’on veut. Parmi celles élevés à Serendip, la plus impressionnante est certainement la grue brolga.

Grus rubicunda.

Grus rubicunda.

La grue brolga n’est pas vraiment menacée au niveau mondiale. Les populations en Nouvelle-Guinée et dans le nord de l’Australie se portent encore assez bien. Par contre dans le Victoria le nombre de brolgas avait quand même bien diminué après le développement incontrôlé de l’agriculture dans la région. Depuis plusieurs couples pondent dans des enclos du sanctuaires et déjà plusieurs dizaines de rejetons sont allés repeupler les grandes plaines.

En soit ce n’est pas une grue très particulière, elle est même un peu moche, mais c’est la seule a être assez commune sur le continent et la seule présente dans l’état. Or comme toutes les espèces de grue, avec leurs danses rigolotes, ça reste un oiseau assez emblématique, d’ailleurs elle est l’emblème de l’état du Queensland.

En descendant d’une taille dans la famille des oiseaux élevés à Serendip, on passe ensuite à l’outarde d’Australie.

Ardeotis australis.

Ardeotis australis.

Alors là on peut difficilement faire plus oiseau des plaines. On trouve des outardes depuis les savanes d’Afrique jusqu’aux plaines d’Australie en passant par les déserts du moyen Orient. L’outarde d’Australie est toutefois la seule présente en Océanie. Là encore, le plus lourd oiseau volant du pays n’est pas vraiment menacé d’extinction, mais la population du Victoria a pris une claque sévère par le passé. Leur avenir dans l’état est d’ailleurs encore loin d’être assuré car sa reproduction en captivité n’est pas des plus simples. Les outardes ont généralement des modes de reproduction qui impliquent des parades complexes et souvent impressionnantes. Le mâle de l’outarde d’Australie par exemple, remplit d’air deux sortes d’énormes nichons qui vont alors se mettre à pendre jusqu’à une poignée de centimètres du sol. Puis les balances dans tous les sens en paradant. Les outardes paradent également souvent en utilisant des zones de lek, en gros des aires de parade où les mâles se lancent dans des compétitions de séduction. Le soucis avec l’outarde d’Australie c’est que c’est leks sont assez vastes et les mâles souvent tellement espacés les uns des autres qu’on a du mal à se rendre compte qu’ils interagissent entre eux. Des conditions qui, vous vous en doutez bien, ne sont pas facile à reproduire en captivité. Mais l’équipe persévère et peut-être qu’un jour les outardes trimbalerons à nouveau leurs nibards à travers les plaines Occidentales du Victoria.

Le troisième oiseau de plaine à être élevé au sanctuaire et l’oedicnème bridé.

Burhinus grallarius.

Burhinus grallarius.

Là où on trouve des outardes, on trouve généralement des oedicnèmes. En gros pour ne pas me répéter sachez que, et son habitat et son statut de conservation, sont les même que pour l’outarde. Par contre l’oedicnème est essentiellement nocturne et passe ses journées planqué dans les fourrés ou les hautes herbes. Par conséquent pas de parades spectaculaires non plus mais un beuglement assez costaud tout au long de la nuit. Et leur enclot est juste à côté de ma chambre…

Le nouveau dada des rangers de Serendip c’est l’élevage de stictonettes tachetées. Une sorte de canard préhistorique. Pour le coup on ne touche plus vraiment à l’écosystème des plaines mais à un truc très australien : le billabong.

Les billabongs sont des anciens bras de rivières dont le cours a changé et qui se remplissent temporairement d’eau. Ils sont assez répandus dans le pays et constituent un aspect important de l’écosystème des plaines occidentales du Victoria. À Serendip des digues ont été érigés entre les billabongs pour qu’ils s’assèchent moins rapidement et pour permettre à la faune qui en dépend d’être un peu plus tranquille. L’élevage de stictonettes débute tout juste et aucun canard n’a encore été relâché mais personne ne doute vraiment de la réussite du programme puisqu’il fait suite au grand succès de l’équipe du sanctuaire, la réintroduction dans l’état du Victoria de la canaroie semipalmée.

Anseranas semipalmata.

Anseranas semipalmata.

Derrière cette allure de canard de cartoon qui se serait pris une poêle sur la tête se cache un oiseau assez improbable. La véritable particularité de cette espèce est sa place au sein du règne animal. L’Australie est considérée par la majorité des scientifiques comme le berceau de très nombreuses familles et espèces d’oiseaux qu’on trouve maintenant jusque dans vos jardins. Plus précisément ce berceau serait l’ancien super-continent appelé le Gondwana qui réunissait il y a deux cent millions d’années l’Antarctique, l’Océanie, l’Amérique du Sud, l’Afrique, le sous-continent Indien et la péninsule Arabique. L’exemple qui vous parlera le plus sera celui des passereaux, ces oiseaux dont l’immense majorité des espèces peut nous faire profiter d’une chose fabuleuse : leur chant. Ces oiseaux ont vu le jour au sein du Gondwana est ont très vite divergé en quatre sous-ordres. Le plus anciens et plus petits étant celui des xéniques, qu’on ne trouve qu’en Nouvelle-Zélande. Ensuite on distingue grossièrement les eurylaimes, qui se répartissent entre l’Afrique et les Indes, des tyrans qui peuplent l’Amérique du Sud. Et pour finir vous avez le sous-ordre des oscines. Si vous avez encore en tête la carte du Gondwana vous avez en tête le continent où on les trouve.

Non ! Pas en Antarctique !

Non ! Pas en Antarctique !

Si je vous parle de ces animaux qui ont perfectionné l’art du chant jusqu’à son paroxysme ce n’est pas parce qu’il regroupent ensemble les mérions superbes et les ménures superbes (en photo au-dessus). C’est parce que l’ancêtre de tous les oscines, qui a vu le jour au pays des kangourous, a donné naissance, après des milliards de mutations, à autant d’espèces différentes que sont les mésanges, les hirondelles, les merles, les corbeaux, les alouettes, les sittelles ou les bergeronnettes. Je continue ? Vous allez peut-être regarder votre prochain moineau différemment ? Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Maintenant que tous les oiseaux de votre jardin vous apparaisse sous un jour nouveau attaquons nous aux canards de l’étang d’à côté. Et oui ! La canaroie est un oiseau descendant d’une famille de pintades qui vadrouillait à travers le Gondwana. Notre vilain petit canard constituant un chainon entre les dinosaures et le foie gras, il y a fort à parier que les cygnes, les oies et autres colverts descendent d’oiseaux qui ont vu le jour en Australie. C’est pas fou tout ça ?

Là encore la canaroie n’est pas vraiment un animal menacé d’extinction. Le Nord du pays présente en réalité pas mal de point commun avec les plaines à l’Ouest du Victoria et comme les hommes y sont moins implantés, les canaroies y abondent. Par contre l’oiseau avait disparu des alentours de Melbourne depuis plusieurs décennies avant qu’un programme de réintroduction ne soit lancé à Serendip. On est encore loin d’une population florissante mais les canaroies fanfaronnent maintenant gaiement et en toute liberté dans les billabongs de la réserve, donnant naissance à des petites boules de duvet qui iront peut-être s’installer plus tard un poil plus à l’Ouest.

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