Archive for Russie (2014)

Напасашок !

7 septembre

 

Il a fallu quasiment deux semaines à Nikolaï pour réapparaitre à la station. Du coup il nous a été impossible d’aller nous balader de notre côté. Ce qui n’était pas si gênant que ça non plus vu l’évolution de la météo. On est passé en quelques jours des tee-shirts aux pulls, la première tournée des filets de la journée se fait en marchant sur le givre et les baignades dans le lac ne consistent plus qu’en un rapide rinçage de la sueur du banya. Les oiseaux sentent eux aussi l’hiver venir et c’est maintenant par centaines que nous observons les mésanges, pouillots et compagnie dévorer toutes les chenilles qu’ils peuvent trouver sur leur route vers le Sud. Une mésange noire est même rentrée toute seule dans le wagon pour venir chercher sa bague ! Mais si la quantité d’oiseaux qui nous entourent augmente le nombre de capture reste stable. On ne s’en plaint pas trop et les oiseaux rares comme les énigmatiques bouscarles de David et de Taczanoswcki remplissent facilement nos journées.

Et j'ai enfin capturé mon pouillot de Pallas !

Et j’ai enfin capturé mon pouillot de Pallas !

Au final notre attente tranquille au wagon de Mishiha aura largement été récompensé par Yuri. Il est venu nous y chercher pour nous emmener au delta de la Selenga (Селенга), une des perles du lac. La Selenga prend sa source en Mongolie et pour vous donner une idée du bestiau sachez que l’eau qui coule de sa source doit parcourir plus de cinq mille kilomètres avant d’atteindre l’Océan. On est encore loin de l’Amazone ou du Nil mais quand même. Et le delta qui se forme à l’arrivée de cette eau au niveau du lac Baïkal couvre une surface tout aussi respectable, même si elle a réduit de moitié depuis la construction d’un barrage. Comme souvent avec une zone humide aussi importante, le delta constitue l’habitat permanent comme provisoire de nombreuses espèces animales. Immanquablement ce site a été classé d’intérêt prioritaire par la convention RAMSAR qui vise à protéger les zones humides à travers la planète.

Généralement des endroits super moches.

Généralement des endroits super moches.

Au beau milieu du delta on trouve la zakaznik (Заказник) de Kabansk. Ne me demandez pas ce qu’est une zakaznik, je n’ai toujours pas bien saisi. En tout cas elle est en grande partie administrée par la réserve naturelle où nous travaillons. Yuri devait d’ailleurs s’y rendre pour récupérer des appareils photo automatiques qu’il avait placés à proximité de nids de pygargues à queues blanches. Se balader dans le labyrinthe de canaux et de roselières sous le vol des aigles, des busards d’Orient et de milliers d’oies, de cygnes et de canards est tout simplement extraordinaire. Chaque recoin d’eau stagnante abrite des dizaines d’anatidés qui s’envolent à notre approche. Et les buissons ne sont pas en reste, grouillant de bruants et des magnifiques mésanges azurées.

Pour se déplacer plus simplement entre les bras morts, les tapis de nénuphars et les barrières de roseaux, on emprunte un moyen de transport que je n’avais encore jamais testé.

L'aéroglisseur !

L’aéroglisseur !

Une bonne journée à s’en mettre plein la vue en attendant le départ vers d’autres contrées.

 

 

 

 

 

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Disneyland

24 aout

 

Comme on a bien bossé ces dernières semaines il était assez légitime que nous nous offrions des vacances. Yuri en prend justement en ce moment avec sa famille dans le superbe parc national de Tunkinsky (Тункинский).

Je n'ai pas plus dégeu comme photo...

Je n’ai pas plus dégeu comme photo…

Avec Thomas nous avons donc vivement accepté l’invitation qu’il nous avait faite de l’y rejoindre. Et pour se rendre à la frontière avec la Mongolie il n’y a pas trente-six solutions, nous avons sorti nos pouces de nos poches. Faire du stop en Sibérie n’est ni bien compliqué ni inhabituel. Vous imaginez bien qu’avec le service de transports publics disponible ici tendre le pouce est une pratique courante. Par contre dans une région où le concept de licence de taxi en ferait rigoler plus d’un il est important de se mettre d’accord avec votre chauffeur avant de monter dans son véhicule. Certains vous offrent le trajet à un prix exorbitant car ils se tapent l’aller-retour, d’autres vous demandent une participation qui revient souvent moins cher qu’une place à bord d’une marshroutka mais la plupart ne vous demandent rien. Le plus frustrant pour moi reste que l’intérêt de l’autostop vient des discussions imprévisibles échangées avec des chauffeurs issus de la région. Or même si notre niveau de russe commence à être respectable on est loin de pouvoir refaire l’Ukraine avec les locaux…

Le trajet fut malgré tout bien sympathique et c’était quand même super agréable de reprendre un peu la route. Arrivés à Kuren (Курен) nous avons retrouvé Yuri chez son ami Alekseï. Alekseï travaille pour le parc national et nous a fait faire une petite visite du bureau pour nous apprendre tout plein de trucs super intéressant, notamment sur le fonctionnement du parc.

On essaie de ne pas se laisser distraire par la sitelle qui fait son intéressante.

On essaie de ne pas se laisser distraire par la sitelle qui fait son intéressante.

Contrairement à chez nous les parcs nationaux russes sont habités. Il y est autorisé tout plein d’activités diverses y compris la chasse ou la pêche. En gros ils ressemblent plus aux parcs naturels régionaux de chez nous, les habitants étant contraint de respecter certaines mesures pour préserver l’environnement. Mais à part le fait qu’il y est interdit d’ouvrir une centrale nucléaire ou une fabrique de pneus la législation est assez légère.

Le camping sauvage y est largement toléré et pratiqué à outrance. D’ailleurs Thomas et moi nous sommes installés sur les berges sablonneuses d’une magnifique rivière pour camper. Avec Yuri et son père nous avons aussi essayé d’y pêcher mais il est possible que l’absence complète de gestion piscicole ait eu raison des poissons du coin. N’en déplaise au jeune cormoran qui avait quand même l’air bien repu sur son caillou, l’abondance de pêcheurs était assez sidérante.

Mais l’activité principale reste la randonnée. Le parc accueille un bon paquet de touristes et plusieurs sentiers permettent de le parcourir à pied, à cheval ou même en canoë. Pour notre part nous avions prévu de gravir les montagnes à la frontière nord du parc. Les sommets hantés par les panthères des neiges culminent autour de trois mille mètres tandis que des sources d’eau minérale aux vertus diverses jaillissent un peu partout.

De quoi nous donner toute la motivation nécessaire pour nous lever aux aurores et entamer la longue marche sous une pluie battante. Tellement battante qu’après quelques heures à se faire tremper notre motivation s’est facilement envolée… Nous avons donc décidé de nous réfugier sous un abri au pied des montagnes en espérant une accalmie.

Allumer un feu sous la pluie est un très bon moyen de passer le temps.

Allumer un feu sous la pluie est un très bon moyen de passer le temps.

Au final la pluie ne s’est pas calmée et l’état des randonneurs qui redescendaient des montagnes n’auguraient rien de bon. Thomas nous en a déniché deux qui partaient justement en direction de Mishiha et nous les avons donc raccompagné jusqu’à leur voiture. Un trajet contre une nuit tranquille dans une tente chauffée au bord du lac Baïkal et nous voici de retour bien au chaud à la maison.

Nikolaï en a profité pour rentrer chez lui en nous laissant les clés et le soin de faire tourner la boutique. Ce qu’on fait tranquillement entre réparations des filets et baignades dans le lac.Chez les oiseaux la quantité n’est toujours pas là mais la diversité est au rendez-vous, le Big Trap piégeant son lot quotidien de pipits de Richard, pipits des arbres ou hirondelles rustiques.

Et plus une seule pie-grièche !

Et plus une seule pie-grièche !

 

 

 

 

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Les naufragés du Baïkal

17 aout

 

Nikolaï a frôlé l’overdose de sociabilisation ces derniers jours et il découche. Il s’est installé dans une grande tente à l’écart dans notre jardin. Il faut dire que nos deux auto-stoppeuses étaient déjà assez présentes mais quand une colonie de vacances est venue s’installer elle aussi sur notre gazon ça devenait sacrément bondé dans notre petit campement.

The place to be.

The place to be.

Quand on sait à quel point il a été dur pour moi de pouvoir finalement venir travailler ici c’est assez déroutant de voir avec quelle facilité deux touristes russes peuvent squatter tranquilou pendant une semaine. Je sais pour avoir un peu initié leurs candidatures qu’une flopée de gens très qualifiés venant d’un peu partout ne demandent qu’à venir tricoter dans les filets mais les soucis administratifs ajoutés à ceux de communications font qu’au final on ne voit venir que des étudiantes en design…

Mais toutes les bonnes volontés sont bonnes à prendre quand on constate l’intensification de la migration. La toundra est en train de se vider de son avifaune et ça pépie à tout va autour de Mishiha. On ne trouve plus un arbuste sans au moins une pie-grièche perchée dessus, impossible de faire un pas sans soulever des dizaines de bergeronnettes et pipits, les buissons voient défiler quantité de bruants, pouillots, locustelles et rousserolles de toutes plumes.

Il est plus que temps que notre Big Trap soit fonctionnel et aujourd’hui ce n’est pas loin d’être le cas. À vrai dire on l’a déjà ouvert et, même s’il reste quelques fignolages à effectuer pour améliorer nos chances de capture, tous les jours nous retrouvons quelques volatiles dans nos volières.

Même si pour l'essentiel ce sont des pie-grièches.

Même si pour l’essentiel ce sont des pie-grièches.

Beaucoup d’entre vous ne connaissent pas le séduisant barbu à ma gauche mais je pense que vous vous doutez tous qu’il n’est ni une autostoppeuse ni un écolier. Ce séduisant barbu s’appelle Thomas et je l’ai rencontré il y a presque deux ans lors d’un séminaire qui allait nous amener à nous retrouver sur le même bateau, celui qui s’est frotté d’un peu trop près à un caillou de l’archipel Crozet. Thomas a hiverné aux Kerguelen où il a occupé le même poste qu’un autre séduisant barbu, François, occupait sur Amsterdam, celui assez flou de Gener. Mais alors que vient-il faire dans un traquenard d’ornithologues ravis de trouver de nouveaux doigts pour nourrir leurs pie-grièches ? Et bien à force de détermination même un logisticien peut venir filer un petit coup de main par ici. Et de la détermination, quand il s’agit d’aller tremper son popotin tous les jours dans le lac Baïkal, Thomas en a. Malgré les oiseaux un peu caractériels et les coutumes locales parfois déroutantes, j’ai désormais un compagnon de séjour avec qui la communication n’est pas un calvaire.

S’il n’est pas encore capable de différencier un pouillot d’une locustelle, notre nouveau colocataire sait se rendre utile. Entre couture et démaillage, on trouve même le temps de bricoler un peu et on s’est fixé l’objectif de créer de toutes pièces des embarcations de fortune. Thomas dans le but de pêcher au large, moi dans celui de pouvoir enfin me baigner avec les phoques.

Ah oui j'ai oublié de vous parler des phoques...

Ah oui j’ai oublié de vous parler des phoques…

Si je vous mets une photo du nerpa miteux du musée de Kabansk (Кабанск, définitivement dans mon top dix des musées à visiter au moins une fois dans sa vie) c’est parce qu’il n’est pas franchement évident de les prendre en photo depuis la rive. On ne les aperçoit généralement que loin au large ou morts sur la berge. Dès que la surface du lac est calme je ne manque jamais une occasion d’emmener mes jumelles au bord de l’eau et de regarder les phoques faire surface. J’ai même tenté de les approcher à la nage mais les pinnipèdes ne s’approchent pas des côtes et j’ai réalisé que je n’étais pas encore assez inconscient pour trop m’en éloigner.

Mais au fait, qu’est-ce qu’ils foutent là ces phoques ? Et bien personne n’est vraiment sûr… Certains prétendent que les seuls phoques de la planète vivant exclusivement en eau douce se seraient retrouvés coincés dans le lac après le retrait de la banquise qui a suivi la dernière glaciation. Mais d’autres envisagent que les animaux seraient arrivés après avoir remonté le cours d’eau qui quitte le lac. Quoi qu’il en soit ils sont là et bien là et ne courent à priori aucun risque d’extinction immédiat, même si les filets dérivants, la pollution et la chasse légale ou non continuent à en éliminer chaque année. Et puis moi ça me fait du bien après l’année que j’ai passée avec mes otaries, d’avoir des phoques dans les parages. Allez et puisque c’est vous je vous fais une petite piqure de rappel sur la différence entre les phoques et les otaries.

Exemple typique d'une otarie dans toute sa fière splendeur.

Exemple typique d’une otarie dans toute sa fière splendeur.

Pour commencer il y a les différences physiques, et je vais essayer de faire mieux que de vous dire qu’une otarie c’est superbe alors que les phoques sont laids comme des poux. La différence la plus connue se situe au niveau des oreilles. Elles sont visibles chez les otaries et invisibles chez les phoques. Ce qui peut se comprendre lorsqu’on entend le vacarme dans une colonie d’otaries et qu’on sait que la mère utilise une reconnaissance auditive pour son rejeton. Autre caractère physique très visible, les paluches. Les otaries ont des pattes avant très développées, ce qui leur permet de se mouvoir plus facilement au sol, alors que chez les phoques les pattes avant sont souvent ridiculement petites et ils se déplacent au sol par reptation. Le fait que les otaries passent plus de temps à terre que les phoques est d’ailleurs un critère assez constant de distinction entre les deux familles. Les phoques ne restent généralement à terre que pour la mise-bas et le nourrissage du petit qui se fait le plus fréquemment d’une traite sans que la mère ne le quitte, elle l’accompagne même souvent pour son premier bain. Les otaries vivent principalement en colonies denses où des individus sont présents quasiment toute l’année. La mère part régulièrement s’alimenter entre deux nourrissages du petit, qui part en mer tout seul comme un grand lorsqu’il est sevré.

Enfin on trouve le plus souvent les otaries moins loin des pôles que les phoques mais là il y a des exceptions. Ainsi il existait des otaries qui fréquentaient les eaux du détroit de Béring tandis qu’on trouve des phoques (de plus en plus rarement) sur les plages d’Hawaï, et même dans un lac perdu a milieu de la Sibérie…

Ceux qui ont bien suivi doivent pouvoir me dire si l'éléphant de mer est un phoque ou une otarie.

Ceux qui ont bien suivi doivent pouvoir me dire si l’éléphant de mer est un phoque ou une otarie.

 

 

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Ladyboys

10 aout

 

Selon Nikolaï il y a deux hivers en Sibérie, un blanc et un vert. D’une manière générale Vivaldi serait un peu largué par ici. Pour la plupart des autochtones tant qu’on ne peut pas rouler en quatre-quatre sur le lac gelé, l’hiver n’est pas encore arrivé.

Ainsi les signes qui sont chez nous synonymes de l’été sont visibles ici aussi. Les criquets bondissent sous nos pas, les jeunes lézards vivipares se dorent la pilule et les pouillots chantent gaiement. Sauf que dans le même temps un vent froid souffle depuis la toundra, on ramasse surtout des feuilles mortes dans les filets et les pie-grièches sont de retour.

Ô joie...

Ô joie…

Chaque fois qu’un biologiste est sur le terrain, il y a toujours une manipulation dont il se passerait bien. Les perruches de Sparrman en Nouvelle-Zélande, Tétanos sur l’île d’Amsterdam et, pour ceux qui ont bien suivi en Corée, les pie-grièches dans tout le paléarctique. Pour rappel, ces jolis petits passereaux ont déjà des habitudes charmantes sans mêmes que nous nous donnions la peine d’aller les embêter. Comme celle d’aller empaler leurs proies sur des épineux pour les déguster plus tard… Mais c’est vraiment entre nos mains câlines que les adorables volatiles dévoilent toute l’étendue de leur amabilité en enfoncant gaiement leur bec dans la chair de nos doigts avec la ferme intention d’être les derniers à lâcher prise.

Si jusqu’ici nos petites mimines vivaient sereinement, c’est parce que les pie-grèches symbolisent la raison même de l’existence de la station ornithologique de Mishiha, ce sont des oiseaux migrateurs ! Absolument aucun pie-grièche ne se reproduit autour du village, le dernier qui avait été capturé cette année le fût le quatre juin dernier, sur sa route vers les terrains de reproduction arctique où il allait brouter du lemming. Sauf que maintenant ça doit commencer à cailler là-haut et que le pèlerinage vers l’Inde n’est pas qu’un truc de hippie. Résultat les jeunes pie-grièches s’amoncellent sur les buissons qui nous entourent en attendant patiemment de recevoir leur petite bague. Sauf que sans Big Trap il est moins facile de satisfaire la demande, et sans volontaires il est moins facile de rafistoler le piège. Heureusement Yuri est là pour remplacer la troupe de bénévoles qui avait mouvementé notre quotidien pendant une semaine.

Au boulot !

Au boulot !

Pas plus biologistes que leurs prédécesseurs, Yuri nous a sorti de derrière les fagots la sœur d’un pote à sa femme (si si) et sa meilleure amie, Ulyana et Vera. Et non seulement elles étaient vraiment super sympathique mais en plus elles parlaient parfaitement anglais, un bonheur. La tâche qui leur incombait fut « naturellement » de s’armer de fils et d’aiguilles pour corriger les erreurs de coutures dans les filets qui composent le Big Trap. Mais la météo capricieuse ne leur a pas laissé le temps de venir à bout de la tâche monumentale et elles sont reparties chez elles hier sans jamais avoir vu le piège fonctionner. Fichtre foutre mais comment allons-nous parvenir à rendre ce Big Trap fonctionnel ! Fort heureusement deux nouvelles recrues, Marina et Dasha, ont succédé à nos amies le jour même. Elles n’ont plus ne sont pas biologistes, deux touristes en route vers Vladivostok, mais elles aussi sont des femmes, les rendant « naturellement » prédestinées au tricotage…

Même mes lecteurs les moins perspicaces auront noté dans mon dernier paragraphe les allusions manquant lourdement de subtilité quant à la condition de la femme russe. Cruellement en pane de nouveautés croustillantes dans mon petit quotidien, j’en profite pour un écart qui me tient doucement à cœur. Certains ne manqueraient pas de me faire remarquer qu’après avoir vécu trois mois en Corée et trainé mes panards au Japon, il est assez surprenant que la misoginie exotique me choque tellement. C’est peut-être parce que la culture générale de ces pays m’a paru aberrante dans son ensemble et pas seulement parce que, à mon sens, la femme y est considérée abusivement comme un objet.

De la même manière je sais bien qu’en France la misogynie est loin d’être anecdotique et je ne veux pas faire mon moralisateur ignare qui sort des insanités du style : « Non mais regardez-moi ces machos, ce n’est pas en France qu’on verrait une femme traitée comme ça ! ». Quelle que soit la forme ou l’origine géographique, les préjugés idiots sur d’absurdes inégalités entre les hommes et les femmes me donnent systématiquement des boutons.

Oui mais alors pourquoi ? Pourquoi aujourd’hui du fin fond de la Sibérie je me sens obligé de vous faire partager ma surprise ? Je vous passe la trop longue liste de ces petites phrases ou ces petits gestes qui sont ceux d’une fausse galanterie ou d’un paternalisme affligeant, ça c’est malheureusement quasi universel. Non, peut-être est-ce le fait que la culture russe me paraisse si proche de la mienne qui a rendu cette subtile différence si évidente, ce qui m’a frappé fût l’attitude des Russes en groupe mixte. Si un homme russe ne manquera jamais d’aller saluer sans exception tous les porteurs de roubignolles présents dans l’attroupement, il passera devant chaque femme en l’ignorant avec une application qui frôle la provocation. Je vous assure que c’est sidérant, il peut n’y avoir que deux poilus pour quinze gonzesses, ils se donneront des accolades frôlant l’appât à homophobe et n’auront même pas un regard pour leur compagnie féminine. Là je vous ai lâché le gros morceau mais comme ça m’a bien motivé je vais passer à une autre surprise, c’est cadeau.

Le poing (sic) de vue de la femme russe.

Le poing (sic) de vue de la femme russe.

Un aspect déroutant de ces petites réunions que je viens de vous décrire tient aussi du comportement des femmes présentes. Non seulement ne vont-elles pas saluer un seul des hommes présents, ce qui se comprend, mais les femmes ne s’accordent pas non plus entre elles un seul salut. Elles restent juste plantées là et ne prennent part aux discussions que quand un homme, généralement leur mari, leur adresse la parole, où qu’il est tellement plein de vodka qu’il est temps de le ramener à la maison. Bien entendu ce constat ne vaut généralement que pour les femmes que j’ai rencontrées ici, des femmes mariées issues du milieu rural. Il va de soi que les Moscovites ne se comportent pas toutes de la même manière et vous n’avez pas besoin de moi pour imaginer l’attitude des hommes en présence de femmes célibataires… Ainsi je vous citerai l’exemple de la femme de Yuri, qui ne manque jamais de me saluer alors que je n’ai jamais vu un seul russe lui adresser la parole. A l’inverse la jeune Dasha, qui était ici avec son camarade Ivan, semblait perdre tous ses moyens lorsque je lui adressai la parole, me plongeant dans une gêne importante, comme si je manquais à toutes les convenances. Deux cas intéressants furent également Olga (sur la photo précédente) et Vera, qui se veraient facilement attribuées en souriant le qualificatif de garçons manqués. Deux petits bouts de femmes citadines à la langue bien pendue qui n’hésitaient jamais à mettre en avant une certaine virilité. Et bien croyez le ou non mais les propos les plus machistes que j’ai entendus ici venaient d’elles, donnant parfois l’impression de renier leur féminité à travers des comportements prétendument très maculins et vociférant des « be a man ! » ou « it’s a girl thing ! » à tout va. Au point que j’ai très certainement manqué de subtilité en qualifiant Vera de misogyne en ricanant, mais il ne faut pas me pousser non plus.

La corvée de patates, une activité mixte.

La corvée de patates, une activité mixte.

Malgré tout il me semble important de nuancer mon propos, le choc culturel se fait souvent dans les deux sens et des comportements russes envers les femmes me mettent tout aussi mal à l’aise vis à vis du comportement de certains de mes compatriotes. Ainsi je me souviendrais longtemps de la stupéfaction des touristes français devant les tenues arborées par les jolies habitantes de Prague. Personnellement ce qui me choque c’est justement qu’en France ou ailleurs des hommes se comportent de telle manière à ce que nos filles n’osent plus s’habiller comme elles le souhaitent. Et il en va en Russie comme en république Tchèque, une fille en mini short ne fera jamais sourciller un passant, mais qu’un olibrius se permette une réflexion et une armée de chevaliers servants viendra lui enseigner les rudiments de la courtoisie locale. Et je ne parle même pas de Marina et Dasha qui arrivent de Moscou… en stop. Ce qui ne choque absolument personne ici.

Il est toujours dangereux de généraliser et je ne rappelerai jamais assez que ces réflexions ne sont issues que de mon expérience personnelle. On trouve de tout partout et les temps changent, avec eux les mœurs aussi. S’il n’y a qu’une chose qui ne doit jamais changer c’est que de voir une femme sourire, Russe ou Française, reste toujours infiniment plus beau que de la voir pleurer.

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Made in Russia

3 aout

 

Bien que les oiseaux que je capture me soient pour la plupart familiers, travailler sur ce site m’offre quand même l’occasion d’innover.

Enfin en théorie...

Enfin en théorie…

Ce que vous voyez sur cette photo n’est pas un touriste français qui prétend fièrement savoir se servir d’une faux, ça c’est pour l’échelle. La nouveauté c’est l’immense filet tendu au milieu de la prairie. Ici on l’appelle sobrement le « Big Trap » mais je ne pense pas qu’il ait de nom vraiment officiel. Celui de la photo a un problème majeur : on le voit sur la photo. Après deux ans de bons et loyaux services le filet de ce piège s’est délavé et est maintenant d’un blanc éclatant. Ce qui permet aux oiseaux de bien le voir pour être sûrs de ne pas se prendre dedans.

Alors je vous avoue que même peint à la façon des treillis camouflage que tout le monde porte ici, je reste très dubitatif quant à l’efficacité de ce piège que je n’ai jusqu’ici jamais vu fonctionner. Et pourtant mon estime pour l’intellect du passereau moyen n’est pas très élevée. Mais mes collègues persistent à essayer de me convaincre du contraire et prétendent que le piège atteint son efficacité maximum lorsque la météo est très mauvaise et que les oiseaux sont obligés de voler très bas. C’est un argument convaincant d’autant plus que ce genre de météo est généralement plutôt pénalisant pour nous. Dans un filet standard, les plumes des oiseaux capturés sont ébouriffées et ne le protège plus du froid et de l’humidité. Si nous laissions les filets ouverts sous la pluie ce serait l’hécatombe par hypothermie. Mais le Big Trap nous permet d’éviter ce genre de désagréments car les oiseaux qui s’y perdent finissent dans deux petites volières et leur plumage y reste bien ordonné.

Encore faut il qu'ils arrivent jusque là.

Encore faut il qu’ils arrivent jusque là.

Les jeunes gens que vous voyez sur la photo font partie de deux groupes de volontaires qui sont venus nous prêter main-forte cette semaine. Au début quand Yuri m’a annoncé leur venue j’ai un peu rigolé. J’ai déjà du mal à remplir mes journées alors je ne voyais pas trop ce qu’on allait pouvoir faire faire à ces jeunes recrues très motivées.

Sauf qu’en réalité ces braves bénévoles n’étaient pas là spécialement pour la station de baguage mais plus généralement pour le compte de la réserve. Le premier groupe n’était composé que de Russes réunis par je ne sais quelle organisation nationale tandis que le deuxième réunissait des Russes, des Coréens, un Serbe et une Allemande sous la bannière de l’Unesco. Âgés d’entre vingt et trente ans, la plupart étaient de jeunes ingénieurs cherchant à quitter leurs bureaux pour aller enfoncer leurs paluches dans le cambouis. Et ils ont eu à faire, entre le nettoyage des berges du lac et la réfection des routes environnantes ils ne se sont pas ennuyés. Yuri a su mettre à profit la profusion de main-d’oeuvre bon marché. Il plaiderait sûrement le hasard pour sa défense mais figurez-vous que tous ces volontaires sont arrivés au bon moment pour réceptionner le nouveau filet pour le Big Trap ! Et ils n’étaient pas de trop pour nous venir en aide.

Si le nouveau filet n’est pas sur la photo du début de cet article, ce n’est pas parce qu’il est parfaitement invisible, c’est parce qu’il n’est pas fonctionnel. Vous vous doutez bien que la demande pour ce genre de filet n’est pas très importante et qu’on ne le trouve pas au supermarché du coin. Pour faire construire ce piège qui ressemble à si méprendre à un gros chalut Yuri a tout naturellement contacté un fabricant de filet de pêche. Et ils s’y connaissent aussi bien en capture d’oiseaux que moi dans le maniement de la faux. Résultat on s’est retrouvé avec pas mal de boulot sur les bras pour bidouiller notre nouveau piège. Et comme il se trouvait une petite armée de motivés pour nous aider on les a mis à contribution.

Maintenant les gens paient pour venir au goulag...

Maintenant les gens paient pour venir au goulag…

Nos petit gars sont partis mais il nous reste encore du boulot de découpage et de couture avant de pouvoir inaugurer notre nouveau piège. Par contre les oiseaux ne nous ont pas attendus et un matin on en a retrouvé deux dans une des volières, sans trop que nous sachions comment ils étaient arrivés là. Quand je vous parlais du quotien intellectuel du piaf moyen…

Pour l’instant Nikolaï est allé se remettre de ses émotions chez lui pour le week-end et a repoussé le fignolage du Big Trap à la semaine prochaine. Je garde la maison tout seul et profite du calme en capturant ma demi douzaine d’oiseaux quotidienne. Tiens une capture qui mérite d’être mentionné c’est celle d’un petit gobemouche juvénile. Déjà qu’un oiseau adulte n’est pas fûté ce djeuns là s’est fait attrappé à sept heure du matin puis à nouveau à neuf heure du soir le même jour, le couillon. Et bien la surprise c’est que malgré l’épisode au combien traumatisant du baguage, qu’est ce qu’il brailliait le petiot, lors de sa pesée du soir la balance affichait un gramme de plus ! Ça vous fait peut être gentiement sourire mais c’est quand même dix pour cent de son poids en plus au bestiau. Essayez-donc de faire pareil pour voir, et sans Mac Donald ! C’est qu’en plus il faut en dépenser de l’énergie pour capturer les insectes au vol.

La gloutonnerie, un autre caractère commun à tous les djeuns.

La gloutonnerie, un autre caractère commun à tous les djeuns.

 

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Old school

27 juillet

 

Avec les vacances d’été les plages du Baïkal se peuplent. Des Russes des quatre coins de la fédération viennent pêcher et barboter dans les eaux limpides. Andreï a même hébergé une sorte de colonie de vacances pendant quelques jours. Et pour les touristes la curiosité n’est pas le lac mais cet étrange français sortit d’on ne sait où et qui est désormais obligé d’enfiler un maillot quand il va se baigner après son banya.

Du côté des humains avec qui je partage mon quotidien il y a eu du changement. Dasha et Ivan sont reparti il y a un peu plus d’une semaine. On ne peut pas dire qu’ils me manquent, ils me demandaient plus de boulot qu’ils ne m’aidaient et Dasha n’aura ajouté à son unique « Good morning » qu’un « Rémi help me ! » lorsqu’elle s’est retrouvée débordée face à un filet rempli de mésanges. Mais pour leur défense ça ne doit pas être facile de supporter au quotidien un ornithologue qui ne parle pas votre langue.

Et ils s'en sont quand même bien sorti.

Et ils s’en sont quand même bien sorti.

Ils ont été remplacés par Sergueï qui a fini sa troisième saison consécutive d’inventaire dans la réserve, sa dernière. Depuis il squatte le wagon et le moins qu’on puisse dire c’est que la cohabitation est plus animée. Il ne parle pas plus anglais que mes derniers stagiaires et ça pose là aussi problème, mais il est considéré comme une pointure dans le coin et pour mes autres collègues sa parole est sacrée. C’est un vieux de la vieille dans le domaine de l’ornithologie et ses méthodes ont parfois tendance à me choquer. Pour bien l’illustrer je vais vous raconter l’exemple de cette petite linotte que j’ai sauvé d’un destin tragique.

Pour commencer il faut savoir que les fondations de l’ornithologie moderne reposent sur un socle qui n’est pas forcément des plus glorieux. En effet, il fut une époque où les chercheurs du monde entier massacraient allègrement toutes les espèces du globe pour remplir les collections des musées d’histoire naturelle de milliers de specimens empaillés. La frénésie de la collection a eu des effets désastreux comme le célèbre génocide dont fut victime le huia dimorphe en Nouvelle-Zélande et que j’ai déjà évoqué sur ce blog. Malgré tout il fallait quand même que ce massacre ait du bon. Avec tous ces oiseaux naturalisés il était beaucoup plus facile de trouver une cinquantaine de linottes à se mettre sous la main et ainsi pouvoir tranquillement établir la différence entre la mélodieuse (Acanthis cannabina) et celle au bec jaune (Acanthis flavirostris). Ah oui parce qu’il ne faut pas se fier au nom des oiseaux pour les identifier, on tombe toujours sur des cas qui sont bien moins évidents qu’annoncé.

Ce genre de truc par exemple...

Ce genre de truc par exemple…

Les temps ont bien changé et désormais même si on tombe sur une espèce nouvelle on ne la zigouille pas pour l’enfermer dans le tiroir d’un musée. Les mensurations sont prises sur les oiseaux vivants et si par hasard on tombe sur un cadavre frais on le naturalise. D’ailleurs si l’un d’entre vous tombe un jour sur un cadavre bien récent d’albatros d’Amsterdam sachez qu’il n’en existe aucun exemplaire naturalisé et que je connais des gens que ça peut intéresser. Tout ça s’est bien beau mais quand on est un chercheur russe qui ne parle pas un mot d’une autre langue, le nombre de specimens ou de mensurations à disposition devient tout de suite plus réduit. Et lorsqu’on a entre les mains une petite linotte à peine sortie du nid même le plus bilingue des ornithologues a du mal à faire la part des choses. Et oui parce que ça aussi c’est le souci du moment, on ne trouve essentiellement dans nos filets que des juvéniles. Ce que dans un jargon un peu moins scientifique nous appelons plus communément les djeuns. Normalement ça doit plus vous parler. Vous savez ces jeunes individus à l’aube de l’émancipation. Un aspect, voire même un comportement, assez étrange, tellement obnubilés par l’idée de se démarquer des adultes qu’ils en arrivent à tous se ressembler. Un besoin de marginalisation qui finit ironiquement par tous leur donner l’aspect d’une seule et même espèce, parfois complètement à l’opposé des adultes. Et bien en ce moment chez les oiseaux c’est la saison des djeuns. Tout excités à l’idée de découvrir à quoi peut ressembler ce vaste monde, ils n’ont pas l’expérience des adultes et tombent plus facilement dans nos filets.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l'air pressée d'apprendre ce que lui réserve le Sud.

Comme cette jeune bergeronette grise du Baïkal qui a l’air pressée d’apprendre ce que lui réserve le Sud.

Mais tout ceci nous éloigne de notre petite linotte et de son destin un peu trouble. Mais que va donc vouloir en faire ce scientifique russe qui ne sait pas comment l’appeler ? Et bien c’est simple, avec le plus grand sérieux du monde il m’annonce que si nous ne pouvons pas déterminer l’espèce il va l’euthanasier, faire des études génétiques et l’empailler… Alors là je panique. Je veux bien m’adapter aux coutumes locales mais j’ai mes limites. Je suis certain que des cadavres de petites linottes il y en a déjà bien assez dans les musées. Si Sergueï ne veut pas avoir recours à la communauté scientifique internationale pour son identification, il va falloir trouver autre chose, et vite. C’est alors que mon collègue m’annonce que si je lui trouve une photo de jeune linotte assez convaincante sur Internet il acceptera de l’identifier à partir du document. Autant l’assumer tout de suite, il n’y a pas moins scientifique comme démarche… Et là où les ouvrages méticuleux de Svensson avaient échoué, une photo prise au Kazakhstan par un illustre inconnu et légendée Acanthis flavirostris a su convaincre Sergueï. En partant notre linotte avait quand même l’air bien mélodieuse mais je préfère la savoir baguée sous une fausse identité dans une steppe mongole qu’avec son nom étiqueté à sa patte au fond d’un tiroir du musée d’histoire naturelle de Moscou.

Entre les lubies meurtrières de Sergueï et Nikolaï qui veut faire passer un pouillot verdâtre pour un pouillot à grands sourcils en suivant les indications d’une clé de détermination qui date de l’Union Soviétique, les noms d’oiseaux ne sont parfois pas très loin de littéralement voler. Mais les prises de bec finissent toujours par s’oublier dans la bonne humeur autour des ombles attrappés par Sergueï et préparés par Nikolaï, le tout en fredonnant du Piaf. Oui on peut difficilement faire plus cliché pour des ornithologues.

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd'hui...)

Il triche il utilise un filet ! (Je tiens une de ces formes moi aujourd’hui…)

 

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Tous à plumes !

20 juillet

 

Il y a comme un vent de changement sur les berges du lac Baïkal depuis une semaine. Les orages violents succèdent aux journées assomьantes sous un soleil de plomb, le tout entrecoupé d’étranges brouillards. Les insectes se font plus rares et les moustiques moins opзressants. Mais surtout la plupart des oiseaux ont arrêté de chanter.

Même la locustelle de Pallas.

Même la locustelle de Pallas.

À mon arrivée l’air était rempli de chants, tous plus variés les uns que les autres. Du chant super élaboré de la calliope de Sibérie à celui franchement bâclé du pinson du Nord. Les mâles emplumés s’en donnaient à cœur joie pour asseoir leurs souverainetés sur un bosquet ou une roselière. Tout ce bruit pour protéger une ressource importante, la nourriture. C’est qu’il en faut pour nourrir toutes les portées de ces messieurs, et plus le territoire est riche en bouffe, plus les oisillons ont de chance de s’en sortir. D’autant plus que d’ici peu, nombre d’entre eux vont entamer leur première migration.

On voit ainsi les familles de gobemouches, pipits et pouillots s’y mettant en famille pour dévorer en masse les insectes. Chacun à sa technique, les gobemouches se perchent sur les arbres pour surveiller les insectes qui s’approchent puis, avec parfois avec des acrobaties impressionnantes, attrapent les arthropodes au vol. Les pipis se spécialisent pour la prospection au sol tandis que les pouillots vérifient sous chaque feuille de chaque buisson s’il ne reste pas une petite chenille à se mettre sous le bec.

Du côté des sédentaires on est un peu moins tatillons et les mésanges s’associent avec les sitelles et les pics pour former d’immenses essaims qui dévastent toute microfaune sur son passage. Sur le Baïkal par contre c’est plus calme. Les hérons sont partis mais les garots à œil d’or continue à survoler le lac en formation serrée, tandis que les poussins de harles n’ont toujours pas de plumes.

Mais faire des réserves pour l’hivernage ou la migration n’est pas la seule raison de cette hyperactivité. Les oiseaux ont aussi besoin d’énergie pour muer.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Ce mâle de bruant à calotte blanche n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Les plumes ont été mises à rude épreuve ces derniers mois et il est temps que de nouvelles les remplacent. D’autant plus que pour les mâles, plus de raisons de faire le beau. Un plumage plus sobre est tout indiqué pour échapper aux prédateurs, notamment les rapaces qui eux aussi pensent au grand voyage et aimeraient bien s’empiffrer un peu avant.

Vous l’aurez compris, toute cette agitation aviaire est la raison de ma présence ici. Et oui, encore une fois, je me retrouve à l’autre bout du monde pour embêter les oiseaux et leur coller de petites bagues sur les pattes. La raison est encore une fois de mieux comprendre leur biologie et surtout, dans le cas présent, leurs déplacements. C’est assez rigolo pour moi d’être ici parce que je me retrouve entre deux régions du globe où j’ai déjà travaillé sur les oiseaux migrateurs, la Corée et l’Europe, du coup les espèces présentes sont un mélange des deux. Par contre comme en Corée je me retrouve au cœur d’un problème de taille pour les chercheurs qui étudient les migrations en Asie. La plupart des oiseaux que nous capturons ici vont passer l’hiver en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est. Or pour que les données soient intéressantes et productives il faudrait que les numéros des bagues retrouvées sur les oiseaux en hiver, dans le cadre de programmes scientifiques ou sur des oiseaux morts, soient renvoyés au muséum d’histoire naturelle de Moscou. Et bien entendu ce n’est pas le cas. Dans les régions où nos oiseaux passent l’hiver les populations locales sont rarement informées de la démarche à suivre lorsqu’on trouve une bague sur un oiseau. Une bague au Bengladesh risque plus facilement de finir dans une casserole qu’entre les mains des chercheurs. Quant à la coopération scientifique internationale de pays comme la Chine, je ne préfère pas en parler…

Un pipit à dos olive l'hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l'un des nombreux que nous baguons en ce moment.

Un pipit à dos olive l’hiver 2011 en Corée du Sud. Peut-être l’un des nombreux que nous baguons en ce moment.

C’est au cours de mon dernier voyage en Asie que j’ai entendu parler de la station de baguage du Baïkal. Elle avait eu ses heures de gloires dans les années quatre-vingts et à l’époque les oiseaux défilaient dans les filets. Mais elle n’a pas résisté à l’effondrement de l’Union Soviétique et pendant de nombreuses années les oiseaux du lac ont été tranquilles. La résurrection est toute récente et le retour des bagueurs sur la station date d’il y a à peine deux ans. Le matériel est vieux, on n’est pas prêt de savoir où vont nos oiseaux et la barrière de la langue freine les possibilités internationales mais c’est quand même excitant de faire partie de cette aventure. La motivation est impressionnante et tenir dans les mains un oiseau qui porte une bague depuis deux ans reste assez émouvant.

Alors oui pour l’instant les journées sont un peu creuses et à part une avalanche de mésanges par jour nos filets troués sont souvent vides. Mais ça permet de faire tourner le ciboulot et d’élaborer des stratagèmes pour varier le quotidien. J’ai par exemple pris pour cible ces derniers jours les chevaliers guignette qui nichent à côté de chez nous.

Le chevalier guignette appartient à la grande famille des limicoles, des oiseaux généralement hauts sur patte et inféodés aux milieux aquatiques. Ils ont aussi la particularité d’être de très grands voyageurs (rappelez-vous les barges néozélandaises!) et les baguer représente donc un réel intérêt. Le chevalier guignette est très commun, vous en avez sûrement déjà vu sans le savoir. Des bords de Loire aux plages d’Okaïdo, du Cap à Sidney, ils sont partout, fuyant l’hiver où qu’il se trouve. Et il n’y a pas de raisons pour qu’ils se privent d’aller nicher sur les bords du lac Baïkal. Le nid est généralement caché au pied d’un buisson en haut des plages de galets. Pour être sûr qu’il ne soit pas découvert, les parents ont une stratégie toute particulière. Si un intrus s’approche du nid, l’adulte s’envole en beuglant comme un veau pour aller se poser plus loin, l’idée étant de monopoliser l’attention de l’inoportun, et de le détourner du nid, ainsi que de prévenir les poussins qui se baladeraient trop loin de la sécurité du buisson. Par contre quand on connait la combine on peut arriver à deviner où se situe le nid, après de nombreux essais… Et après de multiples tentatives et beaucoup de chance on arrive à surprendre un poussin trop jeune pour voler et à l’attraper avant qu’il ne s’enfonce dans les broussailles.

Il m'aura fait courir.

Il m’aura fait courir.

Honnêtement, jusqu’ici c’est le seul que j’ai réussi à attraper. Il va très bien, je le revois souvent lorsque je tente d’ajouter ses frères et sœurs à mon tableau de chasse. Sauf que maintenant ils commencent à maitriser l’envol sur de courtes distances et je deviens sérieusement défavorisé…

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